J’ai toujours rêvé qu’on comprenne quand c’est « non »

« C’est une poupée, qui fait noooon noooon noooon noooon nooooon ! »

Faire l’amour à une femme qui ne le consent pas, est-ce vraiment de l’amour ?
Faire l’amour à une femme qui dit « non », c’est tenir en ces mains une poupée inerte. La réduire à l’état de poupée de chiffon sans âme. Et quand cette femme est celle que l’on aime, a-t-on conscience de prendre son pied avec une poupée qui dit « non » ?
Je n’ai jamais aimé cette chanson de Polnareff…

Un peu de littérature…

Cher internaute de mon cœur, comme tu le sais j’ai été très longtemps à l’école, dans des écoles où on lit beaucoup de vieux bouquins et où on se tord le cerveau à tenter de tout interpréter (hypokhâgnes, khâgnes, toussa…), aussi ai-je envie de revenir un peu en arrière, à travers un exercice qui était mon quotidien : le commentaire composé. Je te propose un extrait de texte, et nous allons ensuite disserter tous les deux sur ce que l’on en pense, ok ?

« Il la prit en ses bras, bien qu’elle lui tournât le dos, et il baisait voracement son cou, les dentelles flottantes de sa coiffure de nuit et le col brodé de sa chemise.
Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxiété, sentant une main forte qui cherchait sa poitrine cachée entre ses coudes.
Elle haletait bouleversée sous cet attouchement brutal ; et elle avait surtout envie de se sauver de courir par la maison, de s’enfermer quelque part, loin de cet homme(…).
À la fin, il parut s’impatienter et d’une voix attristée : “ Vous ne voulez donc point être ma petite femme ? ” Elle murmura à travers ses doigts : “ Est-ce que je ne la suis pas ? ” Il répondit avec une nuance de mauvaise humeur : “ Mais non, ma chère, voyons, ne vous moquez pas de moi. ” Elle se sentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix ; et elle se tourna tout à coup vers lui pour lui demander pardon.
Il la saisit à bras-le-corps, rageusement, comme affamé d’elle ; et il parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers fous, toute sa face et le haut de sa gorge, l’étourdissant de caresses. Elle avait ouvert les mains et restait inerte sous ses efforts, ne sachant plus ce qu’elle faisait, ce qu’il faisait, dans un trouble de pensée qui ne lui laissait rien comprendre. Mais une souffrance aiguë la déchira soudain ; et elle se mit à gémir tordue dans ses bras, pendant qu’il la possédait violemment.
Que se passa-t-il ensuite ? Elle n’en eut guère le souvenir car elle avait perdu la tête ; il lui sembla seulement qu’il lui jetait sur les lèvres une grêle de petits baisers reconnaissants(…).
Alors elle songea ; elle se dit, désespérée jusqu’au fond de son âme, dans la désillusion d’une ivresse rêvée si différente, d’une chère attente détruite, d’une félicité crevée : “ Voilà donc ce qu’il appelle être sa femme ; c’est cela ! c’est cela ! ” Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l’oeil errant sur les tapisseries des murs, sur la vieille légende d’amour qui enveloppait sa chambre.
Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna lentement son regard vers lui, et elle s’aperçut qu’il dormait ! Il dormait, la bouche entrouverte, le visage calme ! Il dormait ! Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, plus outragée par ce sommeil que par sa brutalité, traitée comme la première venue. Pouvait-il dormir une nuit pareille ? Ce qui s’était passé entre eux n’avait donc pour lui rien de surprenant ? »

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Mes lecteurs les plus avisés auront reconnu de quel ouvrage est issu cet extrait : « Une Vie », de Maupassant. Et si je vous demande quel moment du récit est abordé ici, la majorité me répondra : « la nuit de noce entre Jeanne et Julien ». Une minorité me répondra : « il s’agit d’une scène de viol », et probablement qu’il s’agira de la minorité n’ayant pas lu le livre, ne connaissant pas l’histoire, et ne pouvant « replacer dans son contexte » une scène où un homme semble pénétrer de force une femme, sans son consentement.

En resituant cet extrait « dans son contexte », nous savons que Julien est amoureux de Jeanne, et que Jeanne est amoureuse de Julien. D’ailleurs ils viennent de se marier. Aussi, c’est pour acter de leur amour que Julien veut « la faire sienne » ; Et d’ailleurs, dans l’extrait, il ne l’insulte pas, au contraire, il la couvre de mots doux.

En resituant cet extrait « dans son contexte », nous savons que Jeanne est vierge, sort du couvent, et que l’histoire se passe au 19e siècle. Un mariage n’est acté que lorsqu’il est consommé (loi canonique), et le premier devoir du mari est alors de « faire l’éducation sexuelle » de son épouse, qui découvre bien souvent le sexe durant sa nuit de noce.

En resituant l’histoire « dans son contexte », nous savons que cet extrait n’est qu’une fiction, et que le temps où la femme devait se plier à son « devoir conjugal » est révolu, que nous sommes au 21e siècle, que des années et des années de luttes féministes pour que les femmes les mêmes droits que les hommes sont passées par là. Que ce n’est que de la littérature.

Pourtant, resituer cet extrait « dans son contexte », c’est justifier une forme bien particulière et pernicieuse de viol : le viol conjugal.

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Selon le contexte, un viol pourrait ne pas être un viol.

Curieux…il me semblait pourtant qu’un viol était tout bonnement le fait d’imposer une pénétration à une femme ou un homme qui n’y consentirait pas…

Le viol conjugal est pourtant reconnu comme une circonstance aggravante de viol depuis…2006. Seulement!

Les chiffres…

Quelques chiffres pour commencer…histoire de « situer le contexte ».
D’après le HCE/FE (sources : chiffres clés 2010, « l’égalité entre les femmes et les hommes »)

16% des femmes et 5% des hommes déclarent avoir subi des viols ou des tentatives de viols au cours de leur vie.
1 jeune femme sur 10 de moins de 20 ans déclare avoir été agressée sexuellement au cours de sa vie.
– Entre 2010 et 2012, 83 000 femmes sont victimes de viols ou tentatives de viols par an (0,5% des femmes). 83% d’entre elles connaissent leur agresseur :
31% des auteurs sont connus mais ne font pas partie du ménage de la victime ;
31% des auteurs sont les conjoints vivant avec la victime au moment des faits ;
21% des auteurs font partie du ménage mais ne sont pas le conjoint ;
17% des auteurs sont inconnu de la victime.
– On estime que seulement 11% des victimes de viols conjugaux portent plainte, et 13% déposent une main courante, ce qui rend les chiffres relatifs au viol compliqués à établir, et prouve qu’il y a un véritable tabou autour de ce type d’agression.
En 2011, sur les 4 983 plaintes pour viols, 3 742 viols ont été commis à l’encontre de femmes et 432 contre des hommes. Parmi ces viols, 906 sont des viols conjugaux commis à l’encontre des femmes et 179 contre des hommes.
En 2012, 83% des 61 297 victimes de coups et violences volontaires non mortels par conjoint ou ex-conjoint, qui sont enregistrés, sont des femmes, soit 50 931 femmes et 9 766 hommes victimes.
En 2012, 1 170 viols sur majeurs par conjoint ou ex-conjoint ont été enregistrés, dont 1 074 commis contre des femmes et 96 commis contre des hommes. ,
(Sources : la lettre de l’Obsevatoire sur les violences faites aux femmes en France, nov 2013 )

En France (Enveff) sources: (www.femmes.gouv), le viol conjugal ne représente que 4% des viols jugés en cours d’assise alors que près de la moitié des viols commis sur une femme majeure sont des viols conjugaux. Imaginez : ramené à du concret, cela veut dire que sur 40 000 viols conjugaux estimés par an, seuls une cinquantaine seraient punis d’une condamnation pénale. Et en règle générale, ces condamnations ne sont pas des condamnations pour l’acte de viol conjugal uniquement, mais parce que celui-ci a été accompagné de violences physiques non sexuelles, répétées. ( D’après l’Enquête nationale sur les violences envers les femmes)

Ces chiffres sont terribles, et une question me vient alors à l’esprit : pourquoi si peu de femmes portent plainte lorsqu’elles sont victimes de viol conjugal ?

[vimeo width= »600″ height= »365″ video_id= »38082052″]

(Court-Métrage poignant réalisé par l’association Honor at the Pub, sur une idée originale de Timothée Buisson)

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Le déni…

La victime a déjà elle-même du mal à identifier l’acte comme un viol. Imaginez bien qu’il en sera de même pour des personnes extérieures, voir pire.
Porter plainte pour viol, c’est dans un premier temps reconnaître que l’on a été violée. Dans cet extrait, Jeanne interprète l’acte de Julien comme le fait de « devenir sa femme ». Aujourd’hui encore, tout un tas de marqueurs brouillent la vision qu’une femme peut avoir de l’acte : se faire violer par un inconnu muni d’une arme en pleine rue, l’agression parait évidente. Mais un homme que l’on aime, avec qui l’on vit depuis des années, avec qui on prend du plaisir à faire l’amour, peut il nous avoir violée?

La victime elle-même a donc du mal à s’auto-identifier en tant que telle. Violer, c’est faire du mal. Mon mec m’aime, il ne peut pas avoir eu envie de me faire du mal, c’est forcément moi qui ait mal interpréter.

Il y a aussi ce que nous dit l’agresseur : « je pensais que tu voulais », « d’habitude tu veux », « je pensais que c’était un jeu ». Autre marqueur qui vient brouiller notre perception de victime…

Et puis il y a ce que nous dit la société : le sexe, c’est intime. C’est privé. Parler de viol conjugal, c’est parler de ce qui se passe derrière la porte. Derrière les murs. Dans le lit.

Parler de sexe, c’est vulgaire ; c’est mal.

Le projet crocodiles!

Il y a quelques jours, une amie m’informait qu’en raison du caractère « trop vulgaire » des planches de BD réalisées par Thomas Mathieu dans le cadre du devenu célèbre « projet crocodiles », la mairie de Toulouse avait refusé de les exposer parmi d’autres auteurs lors de manifestations culturelles mises en place pour la journée de lutte contre les violences faites aux femmes.
Le projet crocodiles, ce sont des histoires de harcèlement et violences ordinaires subies par les femmes, des témoignages mis en BD par Thomas Mathieu, dans lesquelles les hommes sont représentés par des crocodiles. Des récits imagés racontés tel quels, comme si nous y assistions, sans jugement, sans interprétation, sans intervention de l’auteur autre que le dessin. Les faits, point.
Bien que cette interdiction ait été largement commentée dans les médias, je n’ai pas l’ensemble des éléments pour juger de ce choix de la mairie, et je me dis que si le choix initialement prévu était d’exposer les planches dans des parcs publics sans personne pour en discuter ou expliquer cela aux gens, alors oui, cela aurait pu être difficile à interpréter pour le jeune public. Pour moi, le sujet de la violence faite aux femmes doit évidemment être mis sur la place publique, mais dans un contexte qui incite au débat et permet aux témoignages d’être compris. Toutefois, je suis persuadée que l’aspect pédagogique et engagé du projet avait été pensé par l’auteur. Cette décision est dommage.

Par contre, si je ne me sens pas en mesure de juger le choix de la mairie, ce qui m’a profondément choqué, c’est que c’est la soit disant « vulgarité » des planches qui a été mise en avant en premier lieu pour justifier de l’interdiction. C’est le fait de témoigner et montrer qui est taxé de vulgarité, alors que l’objectif du projet crocodile est de justement pointer du doigt cette vulgarité que nous subissons au quotidien, nous les femmes.

Oui, au risque de vous surprendre, la violence ordinaire et le harcèlement de rue, C’EST vulgaire chers messieurs. Les propos que certains congénères nous balancent en pleine rue comme si nous n’étions que de simples bouts de bidoches, C’EST vulgaire. L’agression, c’est violent. Et parmi les planches qui semblent avoir « choqué » par leur vulgarité, il y a celle illustrant un viol conjugal. Parce que voyez-vous, à priori, ce n’est pas l’acte en lui-même qui semble avoir choqué, mais le fait de le représenter, de façon crue, et sans tabou.
Oui, le viol, C’EST vulgaire, mais vous savez ce qui est plus vulgaire et violent encore ? De nous demander de fermer nos gueules, quand on est victime, sous prétexte que tout ce qui touche au sexe n’a pas sa place en public, parce que c’est considéré comme vulgaire.

©leprojetcrocodiles Thomas Mathieu

©Thomas Mathieu, Tumblr Le Projet Crocodiles. Dans cette planche, à retrouver en entier sur le Tumblr, une jeune femme raconte un viol conjugal qu’elle a subit.

Très peu de femmes victimes de viol conjugal témoignent, et insinuer qu’en parler n’est pas correct ne risque pas de faire avancer les choses. J’arrive à comprendre pourquoi les élus toulousains ont eu peur d’exposer une forme de violence sans explication ni moyens de la combattre à un jeune public, je suis de nature optimiste et confiante, aussi je croirais plus à une maladresse, à une frilosité de la mairie plutôt qu’à un déni véritable et un manque de respect. Mais je comprends bien plus encore la réaction de la jeune fille qui a subit le viol mis en BD par Thomas Mathieu, et qui estime qu’en censurant les victimes, on fait le jeu de l’agresseur. Ce fut en quelque sorte une deuxième main posée sur sa bouche pour qu’elle la ferme. Et quand on pense au courage qu’il faut pour témoigner d’un acte comme le viol conjugal, j’imagine avec quel violence elle a dut interpréter ce jugement de « vulgarité » face à son histoire.
Je vous propose de lire le témoignage de cette victime dans le Huffington Post, la lettre terriblement juste qu’elle a écrit aux élus en question.
Je suis solidaire de sa colère et son indignation. C’est pourquoi j’ai lu avec attention son histoire.

Ce qui est normal ou non…

Ce témoignage, au delà de la polémique suscité par l’interdiction de cette expo, évoque aussi le manque de compréhension de l’entourage, en ce qui touche au viol conjugal. Je me suis intéressée de près à l’histoire de cette jeune fille, qui évoque notamment le fait que son frère s’est offusqué le jour où elle lui a dit qu’elle aussi avait été victime de cette agression. Pour lui, ce n’était pas possible. Voici la lettre ouverte à son frère, qui a donné naissance à la planche de BD : http://www.polyvalence-mp.com/lettre-ouverte-a-mon-frere/

Quoi, violée par son mec ? Une hystérie de féministe oui ! C’est bien connu, nous les féministes, on voit le mal partout, et tous les hommes sont nos ennemis…

©Thomas Mathieu - Le projet crocodiles

©Thomas Mathieu – Le projet crocodiles

Pourtant, ce fait qu’elle relate, je pense que beaucoup de femmes l’on vécu, et la terrible « normalité » avec laquelle nous l’intégrons n’atténue pas ses conséquences sur les victimes.

Il faut savoir que toute forme de viol s’avère traumatisante. Il n’y a pas de graduation dans l’échelle de la souffrance, dès lors que vous prenez possession du corps d’une femme. Pénétrer une femme de force, sans son consentement, en étouffant ses cris, en ignorant ses « non » et en feignant de ne pas voir ses pleurs, que vous aimiez cette femme ou ne la connaissiez pas, c’est la déposséder de son humanité, pendant quelques minutes, un temps bien suffisant pour que la peur ne la quitte plus jamais.

C’est lui rappeler qu’à tout moment, elle peut n’être qu’un objet, une poupée de chiffon qui fait « non non non » mais que l’on entend pas, par le seul fait d’être physiquement moins capable de se défendre, ou parce que la société continue de rendre certains préjugés déterminants pour que de toute façon, on ne les croit pas et rende certaines pratiques tolérées au sein du couple.

Entrer dans un corps sans consentement, c’est rappeler à une femme que son corps peut appartenir à un autre, et la priver de son droit à disposer de celui-ci en toute liberté. A chaque coup de rein que vous lui assénez, comme un couteau dans sa chaire.

Il faut savoir qu’un violeur n’est pas forcément un déséquilibré, un fou, et ce que je vais dire est terrible, mais un violeur peut s’avérer être un « mec bien ». Si une femme n’est pas en mesure de définir ce qui s’apparente ou non à un viol, la question se pose aussi pour l’agresseur : un homme a t’il conscience d’avoir franchi cette limite ?

« Je pensais que tu voulais », « je croyais que tu faisais ça pour m’exciter », « j’ai cru que c’était un jeu ».

Et dans une société où la pornographie est omniprésente, et met souvent en scène des images de femmes soumises à un homme lui imposant le plaisir par la force (plaisir qu’elle finit par accepter et qui s’en voit décupler…), entre viol et fantasme de soumission au sein du couple, la frontière est si mince. Je n’accuse pas la pornographie d’être responsable des viols, loin de là (relis mon article sur Ovidie à ce sujet), et je n’excuse certainement pas les viols conjugaux. Au contraire, je pense qu’un rapport sexuel non consenti imposé par une autre personne qu’un déglingué en pleine rue, mais une personne que l’on connait, qu’on aime et en qui on a confiance, est mille fois plus difficile à reconnaître, et que ses conséquences sont tout aussi douloureuses, et la culpabilité décuplée. L’homme « qui a envie » entend-il ce que veut vraiment sa copine, quand il vit avec elle depuis des années et qu’habituellement, celle-ci a envie aussi ? « Une femme qui prend d’habitude son pied avec moi, comment cela se peut-il qu’aujourd’hui elle ne veuille pas ? »
Le risque de ne pas identifier le viol conjugal en tant que tel est de laisser cette pratique se reproduire, et devenir elle-même une habitude. Comme les coups.

La notion « devoir conjugal »

La notion de devoir conjugal peut alors s’apparenter au viol conjugal… Il n’y a pas si longtemps, la nuit de noce était pour la femme sa « première fois ».
Pour revenir à l’extrait d’ »Une vie », de Maupassant, la scène précédant le viol de Jeanne par son désormais époux est celle de son père lui expliquant que cette nuit là, justement, elle ne sera pas en droit de « dire non ».

« Il est des mystères qu’on cache soigneusement aux enfants, aux filles surtout, aux filles qui doivent rester pures d’esprit, irréprochablement pures jusqu’à l’heure où nous les remettons entre les bras de l’homme qui prendra soin de leur bonheur. C’est à lui qu’il appartient de lever ce voile jeté sur le doux secret de la vie. Mais elles, si aucun soupçon ne les a encore effleurées, se révoltent souvent devant la réalité un peu brutale cachée derrière les rêves. Blessées en leur âme, blessées même en leur corps, elles refusent à l’époux ce que la loi, la loi humaine et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu. Je ne puis t’en dire davantage, ma chérie ; mais n’oublie point ceci, que tu appartiens tout entière à ton mari. ”

Le viol de Jeanne cette nuit là était « normal »
La notion de devoir conjugal est loin d’être clarifiée aujourd’hui. Certes, nous ne sommes plus au 21e siècle, et en nous mariant, je ne pense pas que nous avons en tête « je serai à présent obligée d’honorer mon mari et je lui appartiens ». Le mariage est la concrétisation d’une relation amoureuse, souvent depuis plusieurs années, et non le début de la vie conjugale.
Pourtant, le viol conjugal persiste. Une réalité qui n’a été reconnue par la Cour de cassation qu’en 1990, et inscrite dans la loi en 2006 seulement comme « circonstance aggravante ». Et c’est en 2010 qu’a été supprimée du code pénal la présomption de « consentement des époux » lors du rapport sexuel (oui, en gros, avant, la loi estimait qu’il était « normal » et naturel que des personnes mariées aient envie l’une de l’autre). La loi de 1810 (ce fameux Code Civil qui fut liberticide pour nous les nanas…) obligeant les époux au devoir conjugal semble donc derrière nous…quoi que ! Récemment, des procès se sont tenus pour « non respect du devoir conjugal » et la faible fréquence des rapports sexuels entre époux a même été une cause de divorce !!! N’y a-t-il pas contradiction ?
(Pour en savoir plus sur cette notion de devoir conjugal, je te conseille cet excellent article dans l’Express)

Aujourd’hui, en effet, une relation sexuelle imposée sous « la contrainte, la menace, la surprise ou la violence », y compris entre époux, est inscrite dans le Code pénal et passible des Assises.

Se reconnaître en tant que victime…

Encore faut-il que cette relation sexuelle non consentie soit reconnue et prouvée…
Ça parait « logique », mais pourtant, régulièrement, quand on parle de sexe entre potes, il y a des phrases qui reviennent…

« On ne peut pas priver un mec de sexe ! »
« ça fait 15 jours qu’on a pas baisé, mon mec pète un plomb »

Ne pas faire l’amour à son conjoint, cela semble anormal.
Je me souviens avoir moi-même culpabilisé à certains moments de ma vie, où j’étais en couple depuis longtemps et que ma libido avait des périodes de « berne ». Je me souviens ne pas avoir trouvé normal de ne pas « avoir envie ». Je me souviens aussi qu’au lieu de chercher à comprendre, ou bien à faire des efforts pour s’adapter à mon désir et me donner envie, mon copain me le reprochait lui aussi. Comme si c’était moi qui avait forcément un problème, et que c’était à moi de me remettre en question. Je ressentais une vraie pression. Quand on aime quelqu’un on a envie de lui, point barre. L’anormalité a toujours été de mon côté, à ce moment là.

J’en ai discuté quelques temps après avec d’autres nanas, qui m’ont dit qu’elles aussi ça leur arrivait, et que parfois elles se « forçaient un peu», car priver son mec de sexe pendant 3 mois ce n’était pas normal. « Tu imagines ? Le pauvre, il deviendrait fou ! ». La peur qu’il aille voir ailleurs, l’impression d’être un mauvais coup…beaucoup de poids sur nos épaules. Mais dans ces cas, le conjoint en a-t’il seulement conscience?
Je me souviens aussi d’une fille qui me racontait que son mec adorait les fellations, mais qu’elle, elle détestait ça. « Ça lui fait plaisir, alors je le fais ! ». J’ai alors repensé à certaines fois où la main de certains exs s’est faite un peu insistante pour que j’aille à cet endroit là. J’ai alors demandé à la nana, « mais est-ce que tu t’imagines, à l’inverse, pousser avec force la tête de ton mec entre tes jambes pour qu’il te fasse un cunni ? ». Certainement pas. Moi, une fois, je l’ai fais. Et je me suis entendue dire : «ça va pas ou quoi ? je ne suis pas ton esclave ! ». C’était pas méchant, c’était pour rire. Mais si on réfléchit bien, alors, quand lui me le fait, est-ce qu’il a l’impression qu’à l’inverse moi je le suis, son esclave ? Et quand j’accepte, est ce que cela veut dire que je suis soumise ? Est-ce qu’il comprend que je le fais car c’est normal et non parce que j’y prends moi aussi du plaisir ? Est ce que si un jour je ne veux pas, il m’y contraindra, par habitude ?

Oui, des tonnes de phrases tournent dans la tête des victimes de viols conjugaux. Celles que je retire des multiples témoignages que j’ai lu sur la toile m’ont brisé le coeur :

« Et si cela ne s’est passé qu’une fois…et que je l’aime toujours…pourquoi en faire toute une histoire ? »
« Hier nous l’avons fait et j’ai pris plaisir, pourquoi aujourd’hui ce n’était pas le cas ? »
« Personne ne va me croire… »
« J’aurais du me défendre et crier… »
« Je suis pas un bon coup, je ne le satisfais pas… »
« Le plus dur c’est que les enfants ont assisté à ça »
« Ce n’est pas normal de ne pas avoir envie de son mec »
« C’est le père de mes enfants, qui va me croire si je dis qu’il ma violée ? »

La peur de choquer son entourage ; la honte de parler de son intimité, qui reste un tabou ; et ne l’oublions pas, la plus ultime des choses qui font que l’on se tait : l’amour que l’on a pour son conjoint.

« Il ne m’a peut être pas entendue lui dire non. Il m’aime, il n’aurait pas osé me faire du mal volontairement».

©ThomasMathieu - Le projet Crocodiles

©Thomas Mathieu-Le projet crocodiles. La jeune victime a d’abord culpabilisé de « n’avoir rien fait ».

Un profil type de victime?

Toutefois, ne réduisons pas la notion de viol conjugal aux personnes mariées. Le viol conjugal n’est pas seulement l’acte d’imposer un rapport non consenti à son épouse, mais celui de l’imposer à son conjoint, quel que soit son statut devant la loi.
Enfin, il faut bien se mettre en tête une chose : il n y a pas de « profil type » pour les victimes de viol conjugal. Cela concerne tous les âges, toutes les catégories socio professionnelles.

Non, une victime de viol, qu’il soit conjugal ou non d’ailleurs, n’est pas une fille faible, qui n’a pas réussi à s’imposer ou à se défendre. Non, une victime de viol conjugal n’est pas une femme soumise à son conjoint.

Non, une victime de viol conjugal n’est pas « tout simplement une femme frigide qui n’a jamais envie » (je l’ai lu…brrrr, ça fait froid dans le dos).
On peut être forte, épanouie, amoureuse, bien dans sa peau, on peut même être féministe, et en être victime un jour. Et en être victime ne veut pas dire être faible.
Les tabous qui règnent encore autour du viol confinent la majorité des victimes au silence, et à la culpabilité. Se repasser la/les scènes en permanence, et se demander ce qui en a été la cause :

Etais-je habillée trop court ? Ai-je eu un comportement aguicheur ? Ai-je fait suffisamment comprendre que je ne voulais pas ? Ai-je dit NON assez fort ?

Et quand il s’agit de l’homme que l’on aime, beaucoup finissent dans le déni, en estimant que le « non » n’était pas compréhensible, et que l’agresseur était en droit de croire en un « oui » comme ce fut le cas la veille, et l’avant veille.

Les victimes de viols conjugaux ne sont pas des femmes soumises à leur mari. Mais ce sont tout autant des victimes que pour un viol dit « normal ». Normal…quel horrible mot. Parce que dans l’imaginaire collectif, un violeur est cet homme muni d’un couteau au coin d’une rue. On ne peut pas aimer quelqu’un et lui faire du mal voyons, quelle idée ! Comment être violée par quelqu’un qui nous plait et pour qui on ressent du désir ? Avec son conjoint, on « fait l’amour », on ne baise pas ! Comment l’amour peut-il être agression ? Comment estimer qu’un jour le rapport sexuel est consenti et le lendemain non ?

Mais pourtant, les victimes de viols beaucoup plus « ordinaires » que ceux commis le fusil sur la tempe ou le couteau sous la gorge à 3h du mat en pleine rue sont partout autour de vous. Pour celles et ceux qui le vivent, ils sont tout aussi dégradants. Ça peut être votre meilleure amie, qui ne vous en parlera pas car vous êtes pote avec son mec. Ça peut être votre sœur, comme dans cette planche du projet crocodile. Ça peut être votre ex, car un jour, un peu ivre, vous n’avez pas entendu qu’elle ne voulait pas. Ça peut être moi.

La violence est malheureusement partout autour de nous.
Nous ne sommes peut être plus au 19e siècle, la nuit de noce entre Jeanne et Julien peut nous paraître bien loin, et à reléguer au rang de la littérature. Pourtant, qu’une loi l’interdise ou non, le viol avec caresses par un être qui nous aime reste un viol. Et quand l‘agresseur vous embrasse tendrement après avoir abusé de vous, et s’endort de la même façon que si vous aviez consenti à ce rapport imposé, ce n’est pas parce qu’une loi le condamne potentiellement que vous allez forcément vous estimer victime sur le coup.

Vous aurez honte de vous, vous aurez mal, vous irez aux toilettes vous nettoyer, vous prendrez une douche, longuement, et vous culpabiliserez.

Tant que restera dans les mœurs cette notion de « normalité » et de « devoir conjugal », tant que la société continuera de mettre en exergue la performance sexuelle, faisant culpabiliser les femmes qui ne sont pas hyperactives sexuellement, les « violeurs ordinaires » et agresseurs du quotidien continueront à être partout autour de nous.
Nos « non », dès lors qu’ils sont étouffés, font de nous des poupées inertes. Et que les anti-féministes (et autres miso qui croient que c’est la haine envers les hommes qui « en fait faire des caisses ») se « rassurent » : trop souvent encore, ce n’est pas aux hommes qu’on en veut le plus après que la poupée se soit fait manipulée dans tous les sens par un mec estimant avoir le droit d’en être propriétaire, mais à nous-mêmes. De ne pas avoir dit « non » assez fort. De ne pas avoir eu la force de s’imposer. Cette culpabilité là renforce les tabous, ainsi que le peu d’estime que les femmes ont parfois d’elles mêmes. C’est pourquoi les témoignages comme ceux censurés du projet crocodile doivent être montrés, c’est pourquoi la parole des femmes doit être entendue, même si elle est crue, même si elle est choquante, c’est pourquoi je soutiens cette jeune fille dont l’histoire mise en BD a été jugée trop vulgaire. Car il est grand temps que la culpabilité change de camp, et que les victimes cessent de croire qu’elles sont responsables de leur agression.

Mes sources:
Les études pour aller plus loin :
Rapport 2012 de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales
Enquète nationale sur les violences faites aux femmes – Enveff
les chiffres clés : femmes.gouv et « La lettre de l’Observatoire » sur stop-violences
Haut Conseil de l’Egalité – Statistiques
CFCV – dossier
 
Des témoignages sur le viol conjugal
 
Articles:
Le Nouvel Obs, La famille reste une zone de non droit
L’Express, Le devoir conjugal tu honoreras, L’Express
Le Parisien, Procès pour viol conjugal 
 
Sur « Le projet crocodiles » :
Le tumblr : http://projetcrocodiles.tumblr.com/
Le témoignage dans Polyvalence MP : « lettre à mon frère »
La lettre dans le Huffington Post
Toulouse refuse d’exposer les planches : Europe 1, Madmoizelle.com