J’ai toujours rêvé de ricocher…

« Tous les matins du monde sont sans retour »

Pascal Quignard

 

Cette phrase de Pascal Quignard, issue d’un livre que la violoncelliste que je suis a adoré (« Tous les matins du monde », l’histoire du joueur de viole de gambe Marin Marais), tourne dans ma tête à chaque fois que la vie m’impose une épreuve.

Quand l’homme que j’aimais plus que tout m’a quittée.

Le jour où, pour la première fois, j’ai raté un examen.

Après un moment violent imposé par la vie, la bêtise ou le hasard.

A la mort d’un être cher.

J’aurais tout donné pour revenir en arrière. Ce moment terrible où tout n’est que regrets, où tu refais le scénario mille fois dans ta tête. Prostrée sur ton lit. Comme si le temps s’était arrêté. Comme s’il était plus vivable de faire comme il s’était arrêté.

« Et si je m’étais comporté autrement, il serait toujours à mes côtés pour me prendre dans ses bras. »

« Et si j’avais buché plus, j’aurais été prise dans cette école. »

« Et si j’avais été le voir plus souvent, je ne serai pas en train de regretter tous ces moments que je n’ai pas vécu avec lui. »

Et si.

Quand la vie nous impose une épreuve, nous nous réfugions dans ce monde imaginaire où celle-ci n’est pas arrivée. Et nous nous demandons ce que nous changerions si nous avions la possibilité de revenir en arrière. Encore et encore.

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Photo: Maria Patricia Penuela.

 

Mais, en nous levant le lendemain, il faut faire face : tous les matins du monde sont sans retour.

Par facilité sans doute, j’ai souvent passé des journées et des nuits entières à arrêter le temps, dans ce monde imaginaire où le point de non retour n’est pas encore arrivé, loin de ceux qui recommencent à vivre chaque matin, les volets fermés et la porte close. A pleurer sur ces matins qui ne reviendront plus. La mélancolie, bercée de nostalgie, est une forteresse dans laquelle nous préférons nous enfermer à double tour, sans nous rendre compte qu’inéluctablement, les gens passent sans nous voir. Souffrant d’être seul, mais ne permettant à personne de rentrer.

Nous tentons de faire un pas dehors, et nous voyons tous ces gens pour qui rien n’a changé. Alors que pour vous, rien n’est plus pareil. Un basculement cruel, injuste : tous les matins du monde sont sans retour.

Dans ma forteresse, je ne comprenais pas cette phrase tellement rabâchée par les pasants qui, nous voyant pleurer par la fenêtre, tente de nous tendre la main, qu’elle en devient bateau : ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. En quoi réduire mon monde à néant pouvait me rendre plus forte ? En quoi cette écorchure au cœur laissée par l’homme que j’aime pouvait-elle ne pas me rendre plus vulnérable, méfiante, inapte à aimer autant ? En quoi le fait de rater un examen pouvait ne pas me tirer vers le bas ? En quoi la mort d’un proche pouvait-elle ne pas me fragiliser, dans un monde qui comptera désormais une épaule de moins pour me soutenir ?

Oui mais voilà : tous les matins du monde sont sans retour, et il s’agit de lever un de ces matins pour continuer, avancer, parce qu’on a pas le choix. Il faut travailler, se laver, gérer le quotidien. Alors vient ce moment où l’on sort de sa forteresse par obligation, et où l’on fait semblant.

 

Comprenant qu’il était plus simple de faire croire que l’on était guéri plutôt que de guérir vraiment, afin qu’on la laissa tranquille, elle jeta tous les petits bouts de lui que dans sa folle dépendance elle avait laissé intacts.

Sa brosse à dents.

Ses yaourts périmés depuis 2 mois.

Ce pull qui trainait à l’entrée.

Son livre de chevet.

Ce qu’il avait oublié par indifférence et qu’il avait déjà replacé chez une autre.

Ces preuves d’un quotidien qui deviennent obsédantes quand il n’est plus.

Le jour, elle devint alors sevrée à la face du monde. Sa vie redevint normale.

Mais dans un coin de la salle de bain, dans un flacon de parfum aux trois quarts entamé, elle avait mis sa dépendance sous une cloche de verre.

Chaque soir, en secret, elle s’en vaporisait le creux de la main, pour continuer à dormir avec lui.

Guérie le jour, elle s’enivrait la nuit à son odeur.

Et incapable de le sortir seule de son lit, elle priât très fort pour que ce flacon soit une édition limitée, et qu’au jour où il serait vide, il lui soit impossible d’en racheter un nouveau.

 

Pendant les mois qui suivirent le départ de mon ex, j’ai fait semblant. De rire,  de manger, de m’intéresser. De vivre. Jusqu’à ce jour où, alors que j’avais éconduit un mec probablement mille fois plus intéressant que lui, une amie me dit brutalement : quand on vit dans le passé, on recule. Tu ne vis tout simplement plus Papo.

Ça m’a percuté. En revivant chaque jour dans ma tête les erreurs d’un monde qui n’existait plus, comme si à force de prier très fort pour que celles-ci ne soient jamais arrivées, je me privais d’un autre monde où j’aurai pu justement ne pas les reproduire ces erreurs. Car voyez vous, tous les matins du monde sont sans retour. Et chaque matin, en ne se relevant pas des épreuves imposées la veille, on les reproduit inéluctablement. Un monde imaginaire rempli de « si » sans retour ne doit pas tuer les milliers d’autres mondes réels qui s’offrent à nous.

Et si…

Et si j’acceptais d’aller boire un verre avec ce mec ?

Et si j’appelais ma mère, juste parce qu’elle me manque ?

Et si je repassais ce putain de concours ?

 

C’est alors que j’ai compris : tous les matins du monde sont sans retour. Il s’agissait à présent d’accepter que j’avais commis des erreurs, et que la vie, injuste, m’avais certes privée de bons moments, en m’imposant des épreuves qui m’avaient fait tomber à terre, mais m’avait offert cette opportunité de devenir meilleur. Rebondir, apprendre. Vivre.

La mort d’une personne qui m’était chère m’a rappelé à quel point je devais aimer à chaque instant ceux qui restent, pour avoir le moins de regrets possible si un jour, brutalement, ils partaient. Car ils partiront.

Cet examen raté, il m’a donné la détermination d’en passer de nouveaux, pour lesquels j’ai cravaché deux fois plus. Et j’ai eu celui que je voulais.

Cet homme qui m’a quittée m’a permis de comprendre quelles erreurs ne plus commettre avec les suivants. Et des suivants, il y en a eu. Que j’ai aimé bien plus. Que je n’aurai pas connus si un jour, il ne m’avait laissée seule dans ma forteresse.

Je repensai alors à cette phrase qu’on ne trouve plus si bateau le jour où on la comprend : ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Qu’il fut bon ce premier baiser qui effaça le dernier, d’un homme que je croyais irremplaçable. Que je fus fière de moi le jour où je reçu mon diplôme de sciences po, comprenant que si j’étais née « fille de » avec une cuillère en argent dans la bouche, je n’aurais jamais eu la force et la détermination de me battre avec autant de rage. Comme je les savoure ces bonheurs simples passés auprès des gens que j’aime, depuis que la mort de ce proche m’a aidé à comprendre que chaque moment doit être apprécié à sa juste valeur.

Accepter qu’aucun retour en arrière n’est possible, c’est aussi, lorsque l’on a vécu un moment très dur, une marche ascendante non pas vers l’oubli, mais vers l’apaisement, la réappropriation de l’estime de soi, et les vertus d’un pardon impossible hier.

Comme nous devenons libres ce jour où nous nous relevons d’une épreuve, car nous n’avons désormais plus peur d’affronter ces matins sans retour.

Les rives qui nous séparent d’un monde où toutes les cartes nous sont données pour être heureux sont loin. Ce sont les épreuves qui nous séparent d’elles qui nous permettent d’être encore plus déterminés à les atteindre, sans nous perdre ; Car voyez vous, le seul moyen pour un caillou de traverser un fleuve d’un bout à l’autre sans sombrer au fond de l’eau, ce n’est pas d’être lancé très fort : c’est de frôler celle-ci plusieurs fois et rebondir. Ce sont les ricochets qui lui font atteindre l’autre berge.

Tous les matins du monde sont sans retour, et chaque épreuve que la vie nous impose nous aide à ricocher.

Ricocher…ricocher…

Ce mot résonne en moi chaque jour où je me lève, et samedi matin, le 6 décembre, il résonnera encore plus fort : c’est le thème qui a été choisi cette année par l’équipe de bénévoles du TEDxBordeaux.

 

Éclats et ricochets.

Comment briser les difficultés d’un échec en rebondissant plus loin, plus fort ? Comment dans un parcours professionnel semé d’embûches le bonheur et la réussite arrivent à trouver leurs chemins ? Comment, à la suite d’un concours de circonstances, vous réalisez une découverte scientifique inattendue alors que votre sujet de recherche était tout autre ? Comment les éclats d’une vie brisée, par ricochets, se transforment en réussites éclatantes ?

Sur scène, samedi après-midi, 13 speakers nous parlerons de leurs parcours de vie, de ces ricochets et éclats qui les ont rendus plus forts aujourd’hui.

 

Le teaser réalisé par La Pure Prod

TEDxBordeaux ? Kezako ?

Les conférences TED (Technology, Entertainment and Design) ont vu le jour en 1984 aux USA, et ont pour objectif de donner une tribune aux « Ideas Worth Spreading » (« idées qui méritent d’être diffusées »). Pas de but commercial ou lucratif, juste une envie commune d’échanger sur des visions du monde, dans l’espoir de le rendre meilleur. Des gens comme Bono, Al Gore ou encore Bill Gates ont suivi le mouvement, autant te dire que la sauce a bien pris !

Le petit « x », ce n’est pas le TED version porno. Ce qui certes aurait pu te faire rêver (des gens qui se succèdent sur scène pour échanger sur leur vision du coït…hmmmmm pourquoi pas), mais non, sors toi vite ça de la tête petit internaute pervers.  TEDx est le programme qui permet d’organiser localement une conférence sur la base des critères définis par TED.

Et donc, si tu suis la logique, le TEDxBordeaux, c’est…bah un TED, en local, à Bordeaux ! Le prochain, comme je te l’annonçais, c’est samedi 6 décembre, au Trianon, mais aussi et surtout dans de nombreux lieux relais, de 14h à 19h.

Depuis 2011, Aquinum (Association des professionnels du numérique en Aquitaine) dispose d’une licence TEDx qui lui permet d’organiser des conférences chaque année. En 2014, les co-licenciés sont Hélène Desliens et François Moraud, entourés d’une équipe de bénévoles qui déboitent et se plient en 4 pour nous permettre de ne pas laisser tout à fait pareil le monde dans lequel nous l’aurons trouvé en sortant du Trianon. Ils m’ont invitée à vivre avec eux ce moment exceptionnel, et je les en remercie très chaleureusement.

Le TEDxBordeaux, c’est 100 personnes dans la salle, mais des milliers d’autres un peu partout à Bordeaux et au delà qui pourront suivre en direct depuis des lieux relais d’où seront diffusées les conférences filmées en liiiiiive. Ou bien chez soi, puisque les conf seront retransmises sur le net. Et en janvier, la chaine youtube du TEDx te fera toute la rétrospective : si tu joues de malchance et que tu n’es pas dans les 100 tirés au sort (les conférences se tiennent à guichets fermés), et qu’en plus tu choppes un gastro fulgurante le Jour J, rendant tout déplacement en lieu-relais plus que gênant, ou bien si ta meuf te tanne pour aller acheter un sapin de Noël ce samedi là et que -découvrant en plein embouteillage que vous n’êtes pas les seuls à avoir eu cette idée- tu loupes le début des conf, tu pourras donc te rattraper !

Le principe des lieux relais est essentiel : bien plus qu’une retransmission brute sur le web, où chacun reste finalement chez soi, on invite les gens à se réunir physiquement histoire que les commentaires sur facebook deviennent discussions et débats de visu. Et moi, je t’invite fortement à te rendre dans un des lieux relais pour suivre les conf en direct, car crois moi, ce que tu entendras, tu auras envie d’en débattre. Tu voudras partager tes émotions et ton expérience avec les autres. C’est ça le but ; Et c’est ça qui fait avancer le monde.

Choisis ton lieu relais grâce à la carte interactive : http://www.tedxbordeaux.com/lieux-relais-2014/

Il y en a à Bordeaux, mais aussi à Pauillac, Saint-Médard en Jalles, Niort, Poitier, La Rochelle, Marseille, Agen, Tours.

Nous, nous serons une dizaine de blogueurs à être autorisés à twitter dans la salle pour relayer les conf : ça nous permettra d’interagir avec tous les gens qui n’ont pas été tirés au sort pour entrer au Trianon, et qui aux quatre coins de la France regarderont tout comme nous les intervenants. Il faut donc que tu t’abonnes à plusieurs comptes twitter :

le mien, @papotiche, et celui du TEDxBordeaux : @TEDxBordeaux.

Le hashtag avec lequel tu devras poster tes commentaires : #TEDxBordeaux

 

Il y a un an, j’ai eu la chance d’assister au TEDxBordeaux sur le thème du rêve. Tu peux retrouver tout le récit de ces formidables conférences dans cet article: çui làààà

Affiche TEDxBdx 14

Tous les matins du monde sont sans retour. Vivre, c’est avancer en dépit des épreuves, apprendre de ces dernières, ne pas pleurer sur elle en arrêtant le temps, en faisant d’elles un moteur pour chaque jour aller plus loin.

Ce n’est donc pas anodin si l’affiche de cette édition est illustrée par un Ginkgo Biloba, le plus vieil arbre du monde, qui a su évoluer malgré les changements climatiques, et qui a survécu à la bombe atomique : au printemps 1946, des bourgeons apparaissent sur les Ginkgo proches de l’épicentre d’Hiroshima détruite. Ce fut le premier retour à la vie après la catastrophe.

 

Tous les matins du monde sont sans retour et réjouissons nous. La vie nous donne chaque jour la chance d’être meilleurs, et de guérir des épreuves.
Samedi matin, je me lèverai impatiente : hors de question de regarder en arrière. Et dimanche, mon monde aura probablement commencé à changer, je suis persuadée que les speakers (que nous ne connaissons pas à l’avannce) qui auront des parcours de vie bien plus extraordinaires que le mien, me donneront encore un peu plus de force pour tordre le coup au destin et aller encore et toujours de l’avant.

Et à ce moment là, si toi aussi tu as suivi les conférences TEDxBordeaux, tu te diras exactement comme moi : je suis riche de tout ça, et c’est bel et bien parce que tous les matins du monde sont sans retour…

A samedi !

 

Conférences à suivre dans les lieux relais ou sur le web de 14h à 19h.

Tout savoir sur le TEDxBordeaux : www.tedxbordeaux.com

Je remercie mille fois Hélène François et tous les bénévoles qui ne comptent pas leurs heures pour nous offrir un événement de qualité.