Rencontre: Sibylles, salon de tatouages bienveillant et féministe à Bordeaux

Le concept est inédit à Bordeaux et en France : Sibylles, salon de tatouages et de thés, a ouvert il y a 6 mois. Bercé d’idéaux féministes, LGBT friendly et bienveillants.

Rencontre avec Charlee, la fondatrice du salon, qui a voulu faire de Sibylles un lieu hybride de rencontres et partage entre femmes et hommes de tous profils, sans jugement.

 

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Un concept inédit à Bordeaux

Elle n’a pas 30 ans, mais un parcours professionnel déjà bien rempli, et des idéaux humanistes très affirmés : Charlee a ouvert fin 2017 « Sibylles« , un salon de tatouage atypique, comme vous n’en verrez pas d’autres à Bordeaux.

« Peut-être-mème en France » hésite-t’elle, modestement, me citant quelques noms Lillois ou Parisiens dans le mème esprit speak-easy, mais aux concepts un poil divergents.

En arrivant dans ce salon cosy, juste en face du Mama Shelter à Bordeaux, elle vous accueille dans le premier espace de l’établissement : le salon de thés bio, qu’elle a voulu comme un « cocon » pour ses client.e.s, les accompagnant.e.s de celles et ceux venu.e.s se faire tatouer, ou toute personne ayant envie d’une pause. « Il n’est pas nécessaire de prévoir un tatouage pour venir se pauser au salon » me précise t-elle.

Se sentir comme chez soi au tea-shop

L’idée de départ était de créer un espace bienveillant, où chacun.e se sentirait accueilli.e comme chez soi. Dans un espace confiné mais chaleureux, qui encourage les interactions entre inconnu.e.s.

« A part dans les bars, il n’y a plus vraiment d’endroits où l’on se rencontre et se parle sans se connaitre, en ville… ».

A la carte, des thés bio et locaux (elle se fournit chez Origines), idem pour les cafés qui viennent d’un producteur du Bassin.

Une carte qui annonce directement la couleur : chaque thé porte le nom d’une femme inspirante pour Charlee, qui se définit comme féministe. « Olympe », « Meryl », scientifiques, philosophes, auteures… ce n’est pas du marketing : « J’ai imaginé chaque thé en accord avec la personnalité de chacune de ces femmes que j’admire. Par exemple, pour Judith (Butler, une théoricienne du genre qui a apporté beaucoup dans les études féministes et le mouvement « queer ») : le thé menthe/rose était un clin d’œil à des parfums que l’on associe classiquement à des genres binaires (rose=femmes et menthe=hommes dans l’imaginaire collectif) ».

Des produits bio, pour l’éthique : Charlee voulait créer un lieu qui lui ressemble, et correspond à l’ensemble de ses valeurs. Son Sibylles allie à la fois ses idéaux, son expérience professionnelle dans le commerce et l’événementiel, et sa passion dévorante : le tatouage.

Sibylles, salon de tatouages bienveillant à Bordeaux

Ici aussi, l’éthique est au cœur du concept.

Encres véganes

Les encres tout d’abord : elles sont 100% véganes. N’y voyez pas une mode, ou un produit ersatz « au jus d’herbe » qui pourrait vous faire douter de sa tenue. Il s’agit d’une encre de mème composition que les autres, mais qui n’a tout simplement pas été testée sur les animaux. De nombreux.ses tatoueur.se.s vont en ce sens d’ailleurs.

Muk et Eliname

En résidence, elle travaille avec deux artistes tatoueuses : Muk, et son l’univers « art nouveau » à la fois onirique et géométrique, et « Eliname », qui définit son style comme néo-traditionnel, coloré et fantaisiste. Proches de l’illustration, ses oeuvres-de-peau fourmillent d’animaux et personnages originaux.

Retrouvez leur univers sur le compte Instagram de Sibylles

Tatouage et bienveillance

Un salon de tatouages féministe, est-ce un salon dont les tatoueuses ne sont que des femmes, qui ne tatouent que des femmes ?

Détrompez-vous : il se trouve que Muk et Eliname sont des nanas, mais Charlee ne se prive pas de convier des guests masculins, et imagine tout à fait en accueillir en résidence, avec une attention particulière portée aux artistes de la communauté LGBT encore victimes de discriminations.

« Mettre leurs talents en lumière, c’est important pour moi. »

Artistes hommes ou femmes : la seule condition qu’ils respectent les valeurs du salon : accueillir chaque client.e sans jugement, avec bienveillance, et dans le respect. « Il n’y a pas besoin d’être une femme pour cela ». Mais dans une société où les femmes restent encore discriminées et subissent de nombreuses injonctions corporelles, leur accorder une importance accrue est essentielle pour Charlee.

Car ce n’est pas le cas dans les autres salons de tatouages ?

Ce n’est pas du tout le message que Charlee, ne tarissant pas d’éloges sur d’autres salons et tatoueur.se.s, veut faire passer : elle-mème tatouée et très introduite dans le milieu, ses ami.e.s sont des tatoueur.se.s formidables.

Elle parle plutôt de « roulette russe ». Un tatouage, c’est l’histoire d’une vie : l’entente entre le.a client.a et le.a tatoueur.se est essentielle, et parfois, ça ne matche pas.

« Parmi mes copines qui ont eu plusieurs expériences chez différents tatoueur.se.s, je n’en connais pas une qui n’ait jamais été un jour en situation de mal-être dans un salon ».

Quelques exemples de réalisations de Muk et Eliname.

Juste derrière elle, une cliente sirote un thé en attendant que sa moitié se fasse tatouer, et confirme ses dires en souriant d’un air complice, mais qui en dit long.

« Cela peut arriver d’être en train de se faire tatouer, et soudain un.e assistant.e ou un.e autre tatoueur.se entre dans la pièce et fait une remarque gênante. D’autres fois, les artistes ne veulent pas suivre l’idée du/de la client.e, pour ne pas trop s’éloigner de leur univers. Mais on ne peut graver sur la peau de quelqu’un quelque chose de différent de ce qu’il veut, par égoïsme… » poursuit Charlee.

Ainsi Charlee ne se définit-elle pas meilleure que les autres, et n’insinue pas que les femmes sont plus bienveillantes que les hommes : elle veut juste garantir à toute personne poussant la porte de son salon un accueil sans jugement.

Avec une part très importante accordée à la discussion du projet en amont.

« Le tatouage est devenue une mode : mème si cela rapporte de l’argent, il n’est pas concevable pour moi de tatouer quelqu’un si j’ai l’impression qu’il.elle le fait pour de mauvaises raisons. Car je ne pourrais pas garder sur la conscience l’idée qu’un jour, quelqu’un passé entre mes mains le regrettera tous les jours en se regardant… » m’explique Eliname, en pause déjeuner. Justement en train de papoter avec une cliente qu’elle vient de tatouer.

C’est pourquoi Charlee et ses tatoueuses refusent de nombreux projets : les mains pour un premier tatouage, les personnes trop jeunes qui ne semblent pas avoir conscience de l’engagement qu’elles prennent, les prénoms du conjoint à « sceller » sur les fesses ou encore les modèles trop « à la mode » .

« On passe beaucoup de temps à recouvrir des prénoms d’ex ou des tatouages tribaux passés de mode. Ce n’est pas pour le faire nous-mèmes ! Parfois c’est difficile de refuser ces projets, notamment pour les demandes de couples qui ont l »impression que l’on remet leurs sentiments en question. Mais un tatouage, ce n’est pas anodin. Je veux être très droite sur cela ».

Charlee, Muk et Eliname préféreront perdre de l’argent qu’un sourire d’ici quelques années…

Et le féminisme alors ?

Le nom du lieu rend hommage aux prophétesses antiques, les « Sibylles« , respectées et fantasmées, considérées comme les ancêtres des sorcières qui, elles, seront traquées en tant que femmes libres. Pour Charlee, elles représentent une prise d’indépendance sur les injonctions sociétales que subissent les femmes mais aussi les minorités.

Le logo du salon – https://www.sibylles.fr/

Au delà d’une carte de thés qui dévoilent les idéaux de Charlee et ses drôles de dames, cela va plus loin.

Non pas qu’il faille être femme pour être cliente. Mais ici, les nanas ont la garantie d’être reçue sans heurts, dans un univers encore parfois très viril. Les soucis sont rares, et parfois c’est juste une question de personnalités qui ne se « rencontrent » pas.

« La plupart des tatoueur.se.s sont très bienveillant.e.s, cela fait partie du métier. Mais il suffit d’avoir un jour une mauvaise expérience, et cela peut être traumatisant. Le tatouage touche 61% de femmes aujourd’hui : par lui, les femmes s’affirment dans leur identité, s’expriment au delà des diktats, et parfois reprennent confiance en elles et se réapproprient un corps qui a pu être meurtri (nous penserons notamment à ces tatoueur.se.s qui aident les femmes ayant eu un cancer du sein à s’aimer à nouveau). Mais si sa conception est une mauvaise expérience, alors qu’elle entre dans une intimité assez poussée, le rapport au corps peut s’avérer encore plus douloureux ».

D’autant plus qu’un tatouage est souvent la revendication corporelle d’une expérience passée, d’un moment de vie ou de valeurs profondes. « Cela doit se respecter, cette intimité confiée doit être maniée avec la plus grande des délicatesse ».

Et cela est valable pour les hommes :

« Il faut parfois surjouer sa virilité dans certains salons, quand on est un mec. Cela peut mettre des hommes mal à l’aise. Chez Sibylles, on ne demande qu’une chose : être soi-mème. Et on vous accepte tel.le que vous êtes. Pas besoin de montrer les muscles quand on est un mec, et on a mème le droit d’avoir mal ! ».

Une démarche qui aidera surement de nombreuses personnes à franchir le pas. Mème si le tatouage se démocratise, le secteur a encore l’image d’un milieu d’initiés, dont il n’est pas aisé de pousser la porte quand « on n’y connait rien ». Et n’ayez crainte : si Muk ou Eliname sentent que votre projet ne correspond pas à leurs univers ou styles, elles vous orienteront vers d’autres tatoueur.se.s qui vous correspondront mieux.

Sibylles, salon de tatouage LGBT friendly

Et surtout, Charlee est une fervente militante de la cause LGBT.

Cela peut paraitre bête, car on ne tatoue pas les gens en fonction de leur orientation sexuelle ou leur genre, mais souvent des personnes ayant peur d’être jugées ou mal accueillies ont peur de pousser la porte de certains salons, renforçant une certaine forme de mise à l’écart qu’elles subissent déjà au quotidien.

« Je le précise toujours aux guests qui souhaitent faire des passages chez moi : ici, j’attache une grande importance à recevoir sereinement et en toute confiance mes client.e.s, quel que soit leur profil, notamment les personnes gai.e.s, queer et trans, qui peuvent avoir du mal à trouver un accueil qui ne leur donne pas le ressenti d’être différent.e.s ».

Des minorités à qui elle tient à donner toute leur place aussi côté artistes, à travers des guests réguliers.

Des engagements au delà du salon

Pour aller au bout de ses idéaux humanistes, Charlee reversera chaque mois 1E par tatouage à une association. Pour la journée internationale de lutte pour les droits des femmes, l’ensemble des profits des tatouages du 8 mars a été remis à la Maison des Femmes de Bordeaux.

Et pour « boucler la boucle » de son salon atypique, qu’elle a voulu comme un lieu d’échanges, elle me confie en inédit le projet d’événements qu’elle vient juste de valider : la création d’un club de lecture, sur le format de « Our Shared Shelf », un club de lecture féministe lancé par l’actrice engagée Emma Watson.

 » Elle m’a elle-mème envoyé un petit mot pour encourager l’initiative ! »

Des rdv autour de problématiques féministes, Charlee a voulu en conduire dès l’ouverture en décembre 2017. Elle prête notamment son salon à des membres du Planning Familial pour des réunions.

Lancement d’un club de lecture pour libérer la parole

Les sujets seront larges, des plus légers aux plus profonds.

 » La thématique général seront le féminisme intersectionnel, qui recoupe les luttes contre toutes les formes d’oppression (racisme, homo et trans phobies, islamophobie, etc). Ce sera l’occasion d’échanger sur différentes lectures, avec un livre différent par mois et une rencontre mensuelle pour en parler. Par exemple : « Why I’m no longer talking to white People about Race » de Reni Eddo-Lodge. On pourra ainsi aborder des problématiques très variées sur le thème de l’égalité. »

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Le débrief de Papo

Je sortirai de chez Sibylles (toujours) non tatouée (ce n’était pas le but), mais pleine de sérénité en confiance en moi. La douceur de Charlee est communicative !

Intriguée de base par le lien entre tatouage et féminisme, mais tergiversant aussi depuis des années sur mon envie de passer sous une aiguille pour graver sur ma peau quelques sujets qui me sont personnels, je saurai où aller le jour où je me déciderai.

Et je sais qu’il n’est pas anormal d’y réfléchir depuis 10 ans. « Mes clientes féminines sont des jeunes filles (toutefois majeures, Charlee n’accepte pas les mineurs, mème avec autorisation parentale), accompagnées par leur mère ou meilleure amie, comme des femmes de 60 ans. Il n’y a pas d’âge pour cela ».

Cet article n’a pas pour but de vous pousser à vous faire tatouer, mais de justement comprendre que –tandis que la mode des vastes manchettes et du tatoo en général n’a jamais été aussi développée en France (je me sens presque unique, dans l’univers creepy où je baigne, de ne pas encore l’être ^^) – que ce geste n’est pas anodin.

Et qu’il est essentiel d’en faire un moment positif. De rester vous-mème.

De ne suivre que votre cœur, en compagnie de gens qui sauront en écouter les battements.

Merci à Charlee de son accueil, et à Anne-Flore qui m’a conseillé cette belle rencontre.

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Infos pratiques :

Sibylles

3 rue Beaubadat, 33000 Bordeaux (quartier Gambetta/Hôtel de Ville)

https://www.sibylles.fr – 05 57 99 65 33

Facebook Instagram

Pour les gros projets (de plusieurs heures), prévoir un peu d’attente, mais pour les plus petits projets cela peut aller très vite. Pour prendre un premier contact : hello@sibylles.fr

Tarifs : dans la moyenne haute. Compter 100E pour les premiers projets (ici, vous pouvez payer en CB, ce qui est assez rare. Sybilles est toutefois assujettie à la TVA, donc le prix s’en ressent un tout petit peu, mais c’est tout relatif, et la qualité de l’accueil et du travail en font un excellent rapport qualité-prix).

Toues les règles d’hygiène respectent la législation, et au delà. L’ensemble des produits utilisés sont végans (pas de vaseline pour hydrater mais des produits adaptés, non testés sur animaux), les dessins en court sont essuyé à la compresse et non au Sopalin comme souvent, etc.