J’ai toujours rêvé de survivre au cap des 30 ans…

Quelle tour me joues-tu, horloge du temps ?
Tu m’annonces qu’aujourd’hui, j’ai passé le cap.
Le cap des 30 ans…

L’an dernier, c’est avec une appréhension certaine que j’ai eu 30 ans.

Je me suis dit :

« ma fille, tu es devenue une adulte ».

Range tes rêves, tes espoirs. Tu as construit ta vie : cesse de l’imaginer et vis là ! Fais des gosses, marries toi. Deviens raisonnable bordel !

J’ai 31 ans, et pourtant…c’est avec bonheur que je constate que rien n’a changé !

image

Je prends toujours un plaisir sans nom à me coller sur le bras les tatoos renfermés par les malabars.
Je déguste avec délectation mes Chocapics devant les dessin-animés le dimanche matin.
J’appelle toujours ma maman quand j’ai un gros chagrin.
Je parle à mes chats comme s’ils pouvaient me répondre.
Je refais le monde avec mes potes quand modération a quitté la soirée.
J’ai le cœur qui bat la chamade quand un homme me plait, comme s’il était mon premier amour. Et il l’est toujours.
Je roule exprès dans les flaques d’eau avec mon vélo.
A chaque fois que je regarde Dirty dancing, c’est la première fois. Et on ne laisse pas bébé seule dans un coin !!!
J’enterre mes jambes dans le sable quand je suis à la plage.
Je relie au marqueur mes grains de beauté en réunion.
Les boutons d’or me disent si j’aime le beurre.
Et les marguerites me conseillent sur les hommes.
Je crois toujours au prince charmant.
Je trempe mes Oreo dans du lait, et je peste quand ils tombent au fond du bol.
Je prends juste un seul carré de chocolat. Puis un autre. Puis un autre. Et je n’en laisse qu’un dans le papier, histoire de me persuader que je n’ai pas mangé toute la tablette.
Je trouve magnifique l’autocollant de Bob l’éponge que j’ai collé sur la sonnette de mon vélo.
Je ris très fort à mes blagues, même si elles sont pourries.
Je n’ai toujours pas compris que le monde était injuste, et je m’en insurge chaque jour.

Aujourd’hui, j’ai 31 ans. Et en un an de « vie de trentenaire », j’ai compris une chose : l’âge c’est dans la tête.

Tant que la gamine passionnée, capricieuse, révoltée, ambitieuse et enjouée reste vivante tout au fond de moi, alors je m’octroie le droit de continuer à « rêver ma vie », persuadée qu’elle se construit à chaque instant. Ne dit-on pas que l’espoir fait vivre après tout ?

L’adulte heureux est un enfant qui a survécu.

Chère horloge du temps, ne m’en veux pas, mais contrairement à ce qui était prévu, je ne vais pas déprimer aujourd’hui. Je crois qu’il me reste du temps avant de suivre le schéma traditionnelle que tu sembles vouloir m’imposer…

L’amour ? Il est présent partout autour de moi. Pas besoin d’un mec pour ça : je suis riche de mes amis, ils m’ont prouvé à chaque coup dur que je n’étais pas seule. Une famille ? Je suis déjà si fière de la mienne : je veux bien rester « fille » quelques années encore avant d’être mère, pour savourer le bonheur que j’ai eu d’avoir une maman qui m’a permis de vivre tous mes rêves, qui m’a encouragée dans un parcours de vie qui n’était pas des plus évidents, pour la petite boursière provinciale que j’étais. Qui reste présente pour moi à chaque seconde.

Eric Bouloumié

photo: Eric Bouloumié photographe

En un an, rien n’a changé, si ce n’est que je suis une trentenaire qui s’assume. Dans le noir de ce cap à passer dans ma vie de femme pas encore tout à fait accomplie, une veilleuse brille intensément : la certitude que je contrôle ma vie, et qu’à défaut de craindre le temps qui passe, je dois le savourer pleinement, en déguster le moindre petit bonheur que le destin me permet de saisir. Je suis née libre dans un pays où les femmes ont le droit à la parole. A l’éduction. J’ai le droit de rester une gamine immature, et même de choisir le moment où j’aurai un enfant. Je construirai ma famille après avoir parcouru ce monde sans entrave, j’accueillerai ma fille ou mon fils parce que je l’aurai décidé, non parce qu’un homme ou les lois de la nature me l’auront imposé.

Etre une éternelle enfant dans un monde qui ne tourne pas toujours très rond, c’est une chance que je compte bien savourer. Me plaindre serait d’un tel irrespect pour mes petites sœurs qui n’en ont toujours pas le droit.

Aussi, chère horloge du temps, ne m’en veux pas si un an après ce cap que tu m’imposes, je ne souhaite toujours pas faire le bilan et compte bien vivre chaque journée en me demandant « ce que je ferai que je serai grande », plutôt que de faire le point sur ce que j’ai déjà fait.

On me reproche souvent d’être un Don Quichotte qui s’insurge contre l’inéluctable.

« Grandis un peu Papotiche, la vie n’est pas toujours rose ».

Le jour où je cesserai d’être révoltée comme une gosse, le jour où j’aurai compris que ce monde n’est pas juste et que mes rêves ne se réaliseront pas, alors peut-être que je cesserai de cueillir boutons d’or et marguerites.

Ne me le souhaitez pas.

En attendant, j’ai pleinement conscience de la chance qui m’a été donnée d’être libre, alors je m’octroie le droit de ne pas accepter que le monde soit injuste. La féministe que je suis sait bien que c’est une goutte d’eau dans l’aridité de ce monde. Mais cette âme de gamine est précieuse : en veillant sur elle, je reste convaincue que j’ai une chance de faire avancer les choses… Quelle est notre marge de manœuvre sur le monde à partir du jour où nous devenons persuadé qu’il ne changera pas?

J’ai 31 ans, qu’importe… C’est moi qui fais tourner tes aiguilles à ma guise, horloge du temps. Et c’est pour ça que j’évolue, mais que je ne vieillis pas. Et que mon monde changera, si je le souhaite.

(photo d’illustration prise par Eric Bouloumié photographe: http://www.photographe-sur-bordeaux.com/)