J’ai toujours rêvé de parler féminisme avec une pornstar…

« Il n’y a pas de liberté totale s’il n’y a pas de liberté sexuelle »
Ovidie

 

Avertissement:

Cet article n’a pas pour objectif de faire l’éloge de la pornographie, ni d’inciter à sa « consommation ». Certains propos étant clairement explicites, je précise que cet article s’adresse à mes lectrices et lecteurs majeurs. Dans la mesure où je ne peux garantir de l’âge des personnes qui me lisent, je n’ai mis aucun lien vers des sites susceptibles de heurter la sensibilité d’un jeune public. Je rappelle que la pornographie n’est pas illégale en soi, mais que c’est son exposition en public ou à un public mineur qui l’est. Ainsi que certaines pratiques condamnées par la législation, et d’ailleurs condamnées par le milieu du cinéma porno lui même, qui est extrêmement réglementé.

 

@Papotiche.fr

Ovidie
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Il n’a pas été évident pour moi d’écrire cet article, car je ne savais pas par où commencer.
D’habitude, j’écris d’une traite, sans me relire, sans me reprendre, je sais où je vais, je sais ce que j’ai envie de vous raconter. Mais là, ce fut un peu particulier. Découvrir l’univers de l’actrice, auteure et réalisatrice Ovidie a bouleversé tellement de mes idées finalement très préconçues, et j’ai eu envie d’en savoir toujours plus sur elle au point d’arriver là, devant ma feuille blanche, avec beaucoup trop de choses à vous dire pour que mes doigts suivent le rythme sur le clavier.
Ovidie, je connaissais son nom. Je suppose que toi aussi, mais si ça n’est pas le cas, en gros c’est une star un peu atypique du monde du porno, bien que je n’aime pas le mot « star ». Ni le mot « atypique » d’ailleurs. Mais c’est globalement comme ça que les gens la décrivent. Je ne suis pas une grande connaisseuse en porno (je ne vais pas vous mentir non plus : j’en ai déjà regardé hein), cependant il y’a des acteurs qui me parlent : Katsumi, Titof, Clara Morgane, Fred Coppula, ou plus récemment le fameux James Deen, idole des ados (ce qui, soit dit en passant, m’hallucine un peu…à leur âge, y’a 15 ans, on avait plutôt tendance à découvrir ce monde là en cachette non ?). Et Ovidie. Je voyais son visage (bien que ne l’ayant jamais vu dans un film porno à vrai dire), j’avais souvenir d’une interview d’elle chez Ardisson, dans mon esprit c’était une nana posée et cultivée, j’avais entendu parlé de ses réalisations considérées comme alternatives dans un milieu du porno devenu très conventionnel, de ses documentaires aussi, mais surtout, j’avais souvent entendu associé à son nom le mot de « féministe », ce qui pour être honnête me semblait à prime abord un peu étrange. Les féministes, celles qu’on attend majoritairement, elles me semblent plutôt contre le porno…

 

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Féministe, une actrice et réalisatrice porno ? Really ?
J’ai eu la chance de pouvoir la rencontrer, lors de son dernier passage à Bordeaux pour « Les Escales du Livre », et bien que pensant déjà connaitre le personnage, j’ai fait quelques recherches au préalable qui m’ont permis d’appréhender une personnalité encore plus forte que je ne l’imaginais, plurielle, investie, passionnée, je me suis plongée dans ses livres, ses interviews, le documentaire qu’elle a réalisé pour « Envoyé Spécial », nous avons discuté à son hôtel une petite heure, j’ai encore eu plus envie d’approfondir ses propos par la suite, bref je me retrouve là, comme une conne, à ne pas savoir par où commencer. Parce qu’au final, de toutes les personnes que j’ai pu croiser se revendiquant féministes (bien qu’Ovidie ne se présente pas comme un exemple, ou une militante pure et dure), cette jeune femme représente pour moi l’exemple le plus parfait de féminisme tel que je l’entends. Libéré, ouvert, tolérant, sans haine et sans tabous. Et ça, autant te dire que ça m’a un peu retournée (sans jeu de mot), car dans la vie, je suis une fille assez pudique, voir prude. Je ne dis pas qu’Ovidie ne l’est pas, bien au contraire et je t’en parlerai plus tard. C’est juste que son choix de carrière n’est pas un choix que j’aurai pu faire, tant la nudité est pour moi difficile à appréhender (je ne fais même pas de seins nus sur la plage) et limitée à une sphère uniquement privée. L’idée de me dénuder devant mon gynéco, rien que ça, je n’en dors pas les 2 nuits qui précèdent mes rdv médicaux…

 

Histoires Inavouables…

Tout à commencé par une invitation à découvrir son dernier ouvrage, la BD « Histoires Inavouables », avec le dessinateur Jérôme d’Aviau qui dessine « en direct », un vendredi soir dans le cadre des Escales du Livre à Bordeaux. C’était la Saint-Valentin, ou plutôt la « sans-valentin » pour moi, et n’étant pas du tout romantique dans l’âme, ça me plaisait bien de passer cette soirée qu’on nous impose guimauvesque à écouter les « Histoires Inavouables » d’une réalisatrice et ancienne actrice porno, dans la pénombre de l’Inox.
J’étais seule, la personne qui devait m’accompagner m’avait lâchée, et finalement ça m’a permis d’observer en toute tranquillité les gens qui m’entouraient. Etonnamment, point de pervers, groupies (Ovidie, c’est quand même une star), de mecs à poils sous un imper’ ou autre personnes semblant venir écouter des histoires cochonnes pour assouvir certaines pulsions, mais des gens comme on en croise tous les jours. Des jeunes, des couples, des groupes de potes. Des gens « normaux » (s’il existe une normalité…), qui n’avaient pas l’air honteux d’assister à la lecture d’œuvres pornographiques. Je me souviens à ce moment d’une réflexion que je me suis faite le matin même, en me rendant chez Mollat pour acheter « Porno Manifesto », un de ses bouquins : au beau milieu de la librairie, bien en vue, un stand complet consacré à la littérature érotique à destination des nanas. Je me suis dis que les temps avaient quand même bien changé, quand il y’a 10 ans entrer dans un sexshop était plutôt tabou, et avouer regarder des films porno plutôt honteux. Aujourd’hui, James Deen est une star, les copines s’organisent entre elles des réunions « tuppergode », ne pas avoir son canard vibrant est has been, et on s’échange « les 50 Nuances de Grey » entre collègues ; Non, venir écouter les Histoires Inavouables d’Ovidie n’est pas censé être honteux, mais il faut avouer qu’il y’a 10 ans, je ne suis pas sure que le public aurait été le même, et je ne sais pas si les gens auraient publié sur Facebook « à l’Inox pour la sortie du bouquin d’Ovidie » comme ils publieront le lendemain « repas de famille pour les 70 ans de mamie ».
La salle où nous nous installons est assez exiguë, cela rend le moment encore plus intimiste. Dans le noir, Ovidie arrive sur une scène épurée, s’installe dans un fauteuil tandis que le dessinateur bordelais Jérôme D’Aviau prépare ses planches. Si la soirée est consacrée à la sortie de sa BD, Ovidie nous explique d’emblée qu’il est compliqué de « lire » une BD, et propose plutôt de nous commenter l’ouvrage que j’ai acheté le matin même : Porno Manifesto.
Derrière elle, les dessins de Jérôme D’Aviau s’enchainent.

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Au bout de plus d’une heure de lecture, la soirée s’achève, je suis rapidement présentée à Ovidie avec qui rendez-vous était pris le lendemain matin à son hôtel.
J’appréhendais un peu, car Ovidie, c’est quand même un personnage au parcours qui en impose…

Déjà, au même âge que moi (à quelques années près), on peut dire qu’elle a fait un sacré chemin… Actrice porno reconnue (elle ne tourne cependant plus), elle a également joué dans Le Pornographe de Bertrand Bonnello, Mortel Transfert de Jean-Jacques Beineix, All About Anna, produit par Lars Von Trier, et La nuit des Horloges réalisé par Jean Rollin.
Surnommée « l’intello du sexe » par les médias, titulaire d’un deug de philo à 18 ans, elle s’est lancée dans le milieu du porno très jeune, et déteste ce surnom qui est pour elle un besoin de justifier quelque chose qui semble inacceptable : être une femme, et faire du porno par envie, par passion. Non par vice ou à la suite d’un parcours de vie chaotique. « Porno Manifesto » commence d’ailleurs comme cela :

« Je suis une travailleuse du sexe, (…), et cela beaucoup de journalistes qui ont écrit sur moi (…) semblent l’avoir oublié. Les médias ont beaucoup parlé de mon « discours intellectuel », de ma démarche, parfois de mon féminisme, et trop souvent de mes études de philosophie. Comme s’ils s’étaient raccroché à des choses rassurantes qui leur permettait d’oublier ce qui les gênait vraiment et qu’ils ne parvenaient pas à comprendre : j’étais, je suis, une femme qui fait des films porno devant et derrière la caméra».

Beaucoup ont raconté à tort que c’est dans le cadre de ses études qu’elle a mis un pied dans le milieu du porno, pour expérimenter un terrain de recherche. Il n’en est rien. Le porno, pour bon nombre, « c’est bas socialement » : comment une fille cultivée, équilibrée, issue d’une famille saine et aimante, qui n’avait pas besoin d’argent, ni besoin de reconnaissance, aurait pu avoir l’idée de faire ce métier si ce n’était pour des causes bien plus « nobles » ? Les médias ont cherché à « justifier » Ovidie, elle qui ne le demandait absolument pas, et finalement cela prouve bien que la pornographie est encore loin d’être acceptée et considérée positivement aujourd’hui. Ce choix, elle l’a fait librement, à 18 ans, après avoir découvert l’univers du porno dans son vidéoclub.
C’est vrai, même moi je me disais qu’Ovidie était un ovni dans le monde du porno, et dès le premier chapitre de « Porno Manifesto » je me suis rendue compte à quel point cette considération était lourde en préjugés : une fille « intelligente » qui fait du X, en quoi est-ce choquant ? Tout simplement parce que nous imaginons que les nanas qui se lancent dans le porno sont des femmes à la sexualité chaotique, au parcours de vie brisé, certains diront des cas soc ou des pauvres filles, des exhibitionnistes ou bien des bimbos sans cervelle. Il n’en est rien : Ovidie nous le dira à maintes reprises durant notre entrevue, elle a croisé dans le monde du porno des femmes beaucoup plus libérées saines et épanouies que dans d’autres milieux professionnels.

 

@Papotiche.fr

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L’entrevue commence, je suis bêtement rassurée par le look d’Ovidie qui ressemble fortement au mien, jean’s et boots à clous. Elle fait « normale » : pas sur-maquillée, pas de décolleté vertigineux retenant à peine une poitrine sur-refaite comme on pourrait l‘imaginer dans le porno, jolie, pas vulgaire, calme, posée. Rassurante. Classe. C’est con, mais à ce moment là je me dis que j’ai bien du mal à l’imaginer dans un film porno… Durant mes premières recherches, j’ai vu quelques séquences d’elle dans des films, mais j’ai préféré attendre après l’avoir rencontré pour regarder un film en entier. Par peur d’être gênée. C’est nul hein ? Pourquoi être mal à l’aise à ce point face au sexe…quand je te dis que je suis prude ^^

Ovidie commence par nous parler de son dernier ouvrage, que j’ai pu découvrir la veille : « Histoires Inavouables ». Une BD écrite par elle, 10 histoires drôles et coquines, mises en images par le dessinateur bordelais Jérome D’Aviau.
Un clin d’oeil à son pseudo, d’abord. « Dans la bande dessinée « Destin farceur », conçue par le dessinateur P’tit Luc, Ovidie est une jeune rate, qui vit parmi la société des rats dans une décharge publique. Lassée de son destin de femelle reproductrice et de la médiocrité de ses congénères, ce petit personnage s’échappe et fonde un mouvement révolutionnaire.» (Extrait du site officiel d’Ovidie; site réservé aux personnes majeures).
La BD…un choix étonnant qui renvoie un peu aux années 70/80 quand même, où le genre était très développé. Mais celle d’Ovidie rompt totalement avec celles-ci : elle est fraiche, très moderne, on y retrouve un petit côté Pénélope Bagieu. Pour elle, la BD pornographique traditionnelle est pleine de clichés macho, et ringards. Elle a véritablement souhaité rompre avec les codes habituels, « la femme attachée dans un château sur qui 15 mec vont passer » ironise-t’elle, et bien que le ton soit léger, les histoires ne sont pas sans message. Ce n’est pas une BD ouvertement militante, mais l’influence féministe est là. Il est question de l’échangisme, de la place de la femme dans le couple, des désirs assumés des nanas, du plaisir féminin, de la masturbation, une histoire met en scène une femme d’une quarantaine d’année ayant un rapport avec un jeune homme d’une vingtaine d’année, etc.
J’avais survolé les critiques sur le web du bouquin, et si dans l‘ensemble la BD a été super bien accueillie, les quelques propos négatifs étaient à 99% masculins. « Trop fade, chiant, pas assez inventif ». Pour elle, il y’a eu un malentendu avec le lectorat masculin qui s’attendait à une BD porno très trash. Or, c’est l’érotisme du quotidien qu’elle a voulu aborder. Et à vrai dire, je trouve personnellement ça mille fois plus érotique et excitant que des BD aux histoires sans queue (enfin…on se comprend) ni tête (vu que toutes les nanas sont prises en levrette, on voit rarement leur visage, à part au moment tant attendu de l’éjaculation faciale). Un scénario qui peut potentiellement m’arriver dans la vraie vie, ça me parle beaucoup plus, et je pense que si Ovidie n’a pas ouvertement voulu s’adresser à un public féminin, c’est cet attachement à l’ordinaire (Libération considère que ses histoires ne sont pas assez « extraordinaires », j’ai envie de dire « et alors » ?. Ordinaire n’est pas négatif !) qui doit probablement plaire aux nanas qui le lisent. Bah oui, dans la vie de tous les jours, j’ai plus de chance de tester l’échangisme avec un couple d’amis (quoi que…) que de me retrouver à quatre pattes dans mon bureau 5 minutes à peine après que 5 mecs sexy soient entrés pour réparer ma photocopieuse… Je n’ai pas de photocopieuse d’ailleurs…et puis mon bureau est vitré… BREF.

 

Il existerait alors une pornographie spécifiquement féminine ?

Insinuer qu’hommes et femmes ont une sexualité différente, ça pourrait être sexiste. Etre une femme ne nous programme pas à penser toutes pareilles, nous rappelle Ovidie… Il existe tout autant de fantasmes qu’il existe d’individus, et tout comme il n’y a pas « la femme » mais « les femmes », il ya « des » sexualités. Toutefois, certaines tendances fortes vont faire aller une majorité des nanas vers certains films plutôt que d’autres. Un porno féminin, c’est aussi un porno qui accorde une importance toute particulière à l’image qu’il véhicule de la femme.

Féminin donc féministe ?
Militante Ovidie ? Oui, mais pas acharnée, pas revendicatrice. Dès l’age de 15 ans, elle s’est impliqué dans des groupes militants luttant contre le sexisme et l’homophobie. En 1999, alors qu’elle est étudiante en philosophie, elle s’éloigne de ces mouvements pour exprimer ses revendications de manière individuelle et à l’aide de son propre corps. La pornographie est pour elle un lieu où le féminisme a toute sa place : elle y met en scène une sexualité féminine réaliste respectueuse de l’individu. A 19 ans, elle commence à réaliser ses premiers films pornographiques pour la maison de production Marc Dorcel, s’imposant ainsi comme une des rares femmes réalisatrices d’un milieu très masculin. Mais attention, si on pourrait être tentés de croire que le phénomène de féminisation du métier est récent, ça fait plus de 30 ans que les femmes sont investies dans ce milieu (pas uniquement en tant qu’actrices), et réalisent des films féministes dans la mouvance « pro-sexe ». Non la pornographie n’est pas qu’un milieu d’homme, fait par les hommes et pour les hommes.

 

@Papotiche.fr
Quand je lui demande si un film porno féminin est un film à destination des nanas, ou bien un film à destination des hommes comme des femmes dans lequel elle va plutôt jouer sur l’image de la femme, elle répond les deux. Pour elle, établir des critères purs et durs censés plaire aux femmes c’est remettre des clivages là où on souhaite les enlever. « Et puis je n’ai pas la formule magique : que veulent les femmes ? ». Toutefois, ce travail a été nécessaire, à un moment donné, pour briser certains codes. Dans « Porno Manifesto », elle dresse le portrait de Candida Royale, une figure du féminisme « pro-sexe » : en 1984 elle créé « femmes production », et tourne des films qui doivent correspondre à certains critères (scènes de sexe provoquées autant par les femmes que par les hommes, pas de gros plan gynécologiques, sexualité positive, rires et échanges entre partenaires, etc) ; ne cherchez pas ses films, ils ne sont pas dispo en France, car pas assez hard !!! Certains films qu’elle a réalisés sont pourtant utilisés par des sexologues américains dans le cadre de thérapies pour couples.

 

Féminisme pro-sexe tu dis?

J’avais vraiment du mal à voir en quoi féminisme et pornographie pouvaient faire lit commun. En cela, c’était moi-même être pleine de préjugés. C’est avoir intégrer que la pornographie était à destination des mecs. Que le sexe, c’était dégradant. Qu’une femme active sexuellement est une femme objet et non une femme épanouie. Avais-je donc oublié l’avènement des pin-up, sur-sexualisées mais pourtant symboles d’émancipation et de pouvoir ? Les effeuilleuses burlesques qui faisaient acte de féminisme en montrant leur sein ? Tous les maux dont on affuble le porno, Ovidie les démonte un à un dans le premier chapitre de « Porno Manifesto » : le milieu est très réglementé, les actrices sont obligatoirement majeures, non il n’y a pas plus de drogue qui circule dans le milieu que dans d’autres milieux professionnels. Non le cinéma porno n’est pas entre les mains de la mafia. Non les actrices porno ne sont pas des nymphomanes malades de sexe, encore moins de filles contraintes de tourner qui s’effondrent en larmes entre deux prises. Non, la pornographie n’est pas dégradante pour la femme. Non, le porno n’est pas responsable des violences sexuelles faites aux femmes : le viol a toujours été pour l’homme un moyen d’asseoir sa domination sur autrui, par l’humiliation, que ce soit en temps de guerre par exemple, et il n’a pas fallut attendre le cinéma porno pour cela. On reproche aussi au porno de prôner le sexe sans amour, comme à une époque on condamnait les pratiques sexuelles n’ayant pas pour but la reproduction comme la fellation, masturbation, sodomie, etc.
Ovidie commence « Porno Manifesto » par une critique des féministes classiques, et je me suis complètement retrouvée dans ses propos : elle se souvient de ses militantes qu’elle fréquentait dans ses plus jeunes années, qui considéraient que faire un régime ou prendre soin de son corps était honteux, que se maquiller était un acte induit par la pression sociale et masculine. Nier sa féminité, vouloir être l’égale de l’homme au point de vouloir lui ressembler, ce n’est pas être féministe pour Ovidie. Pour moi non plus. Les féministes classiques s’opposent à la pornographie et clouent les actrices porno au pilori, car pour elles le sexe est une aliénation. La logique voudrait pourtant qu’il soit une source de libération. « Jouir sans entrave » disait-on en mai 68…alors what the fuck ???
Si les femmes se sont libérées de certains jougs sociaux, elles sont devenues des travailleuses et des consommatrices libres, mais pas des femmes libres en tant qu’être humain selon elle. Et Ovidie refuse un féminisme qui joue au gendarme, qui se permet de juger et de contraindre là où il reste tant à libérer.
Pour certaines féministes, les actrices porno sont forcément des victimes. Elles accusent ce qu’elles considèrent comme un éloge de la marchandisation du corps. Mais le porno est un métier, les actrices jouent un rôle. Et puis il y’a aussi des hommes qui jouent dans le porno : pourquoi ne pas eux aussi les taxer d’être des hommes objets ?
Aaaaah, la levrette, le « grand Satan » de ces nanas : pour Ovidie, le vraie féminisme c’est de faire ce que l’on veut, ce que l’on aime, et l’assumer (tant que, bien sur, cela ne nuit pas à autrui et reste légal). Même le fantasme de soumission, dès lors qu’il est demandé par la femme, ou encore la fessée, peuvent s’inscrire dans une démarche féministe:

« je considère qu’être une salope qui se revendique me donne de la force, me rend heureuse, et ne me place nullement en position d’infériorité vis-à-vis de qui que ce soit. Certaines me considèrent dégradée parce que je contribue à la diffusion d’images me mettant en scène en train d’avoir librement du plaisir sexuel. Je considère ces images comme très positives ». (Porno Manifesto, p71)

On lui rétorque alors qu’elle est un cas à part, ce qu’elle balaie d’un revers de main : les actrices porno sont libres, épanouies, et assez grandes pour savoir ce qu’elles ont à faire !

 

Féministe le fist fucking ? Sérieux ?
Ovidie explique que certaines pratiques considérées comme non conventionnelles par un milieu porno devenu « cul serré » (promis, je ne fais pas exprès ^^) ne sont pas à rejeter, et ne sont absolument pas dégradantes pour la femme. Des sexologues encouragent par exemple les femmes à pratiquer le fist fucking pour découvrir leur point G, et pour apprendre à éjaculer.
Le sexe, source d’épanouissement : le féminisme pro-sexe, c’est ça !

Pour te résumer la chose, c’est en gros une théorie qui considère la pornographie comme positive pour l’épanouissement de la femme ; ce n’est pas uniquement lié à la pornographie : dans son ensemble, c’est une forme de féminisme qui fait l’éloge du sexe libéré (il y’a des journalistes, théoriciens, universitaires, etc, pro sexe)
C’est un féminisme de libération et non de répression ; A l’opposé des militantes féministes qui réclament des interdictions, censures et réglementations. Un refus de la soumission, pas une volonté de soumettre les autres, ou de mieux réussir. Le féminisme pro sexe c’est défendre non pas de faire comme les hommes, d’avoir les mêmes droits mais de faire que l’on souhaite ; tout simplement : être libre ; pour Ovidie, les féministes tradi oublient les transgenres et les travestis en réduisant le monde à la dualité hommes/femmes; Dans ce sens, les pro-sexes défendent la prostitution, dès lors qu’elle est un choix : « en considérant ces femmes comme victimes, c’est leur ôter la capacité de se défendre elles mêmes et réduire à néant leurs efforts pour se faire entendre… »
Sur le sujet de la prostitution, je suis plus mitigée qu’elle, mais je trouve que les arguments s’entendent.

 

Il est nécessaire de déculpabiliser les femmes face à la sexualité: jouir est bon!

Dans ce cadre, Ovidie a écrit plusieurs ouvrages pour permettre aux nanas de mieux appréhender leur corps (elle a développé le concept d’éducation sexuelle pour adultes, à travers des vidéos explicites didactiques, ou encore des livres sur « grossesse et sexualité », etc. Elle a crée pour Canal Satellite le contenu et la ligne éditoriale de la chaîne Frenchlover TV, et en est directrice de production. Elle a réalisé pour le compte de la chaîne environ 200 programmes entre 2008 et 2012), et beaucoup de féministes pro-sexe se sont engagées dans cette démarche éducative. Par exemple, « Dorrie Lane », dont elle fait le portrait dans « Porno Manifesto », que je ne quitte décidément plus, et la « vulvalucion » : apprendre aux femmes à connaitre leur anatomie, pour jouir au maximum ; les femmes ont souvent une méconnaissance de leur propre sexe. Il faut dire que comme nous le rappelle Ovidie, le sexe féminin est un tabou. Dans une société où les sécrétions corporelles sont bannies, cachées, on fait l’éloge du sperme, encore plus dans le porno traditionnel qui se termine souvent (voir tout le temps) par une éjaculation faciale. Les secrétions féminines, elles, sont considérées comme sales, l’éjaculation féminine est méconnue. Le plaisir féminin, quant à lui, ne marque jamais la fin d’un rapport dans les films porno. L’éjaculation masculine, si.

 

Les nanas de la génération Y : des filles décomplexées ?

@Papotiche.fr

L’entrevue se termine par une discussion sur la sexualité aujourd’hui : encore une fois, j’avais tout faux, je pensais que la libération sexuelle féminine avait bien eu lieu, trop même, et que les tabous sur le cul étaient levés. Quand je demande à Ovidie ce qu’elle pense par exemple de cet avènement de la littérature érotique, de l’omniprésence du sexe dans les medias, si elle estime que les tabous sont tombés, elle sourit. « Les 50 nuances de Grey, c’est quand même les clichés du porno des années 70 poussés à leur paroxysme. L’oie blanche éduquée au sexe par un pygmalion, on est bien dans un rapport de soumission  par excellence !». Je n’avais effectivement pas vu les choses comme ça… La littérature érotique en plein boom en ce moment est limite un retour en arrière pour elle… Tout comme le phénomène James Deen : vous avez vu ses films ? Toujours le même scénario : un homme dominateur qui impose une relation au départ non consentie à une nana complètement soumise, bâillonnée, parfois ligotée et à qui le plaisir est imposé. Elles finissent toutes par jouir et par le remercier. Bon, rien de mal en soi puisqu’il s’agit là de fiction, et puis comme elle l’évoquait plus tôt chacun a le droit de fantasmer à des rapports de soumission si c’est son trip, mais Ovidie s’interroge sur le fait que ce schéma est toujours le même dans le porno, et que les rôles sont rarement inversés (ou alors on entre dans le porno « de genre ») : pourquoi est-ce toujours la femme qui est soumise ?

Elle évoque également l’hypocrisie générale autour du sexe aujourd’hui. On parle de « porno-chic », comme s’il y’avait un porno « acceptable ». On utilise le sexe à outrance pour vendre par des images et évocations clairement explicites (femme mimant une fellation pour vendre une glace, etc), mais on pointe du doigt le monde du porno en l’accusant de nuire à l’image de la femme. On se pâme devant une Miley Cyrus qui se masturbe presque sur un immense ballon gonflable dans son clip, qui mime des actes sexuels en direct à la TV à une heure où les enfants sont potentiellement devant, et on accuse l’industrie du porno d’avoir une mauvaise influence sur les ados. Pourtant, le cinéma porno est réglementé, et pas à la vue de tous. Surexposer la société au sexe, n’allez pas croire que le porno soit accepté pour autant : c’est une erreur pour Ovidie.
Et si Ovidie défend le porno, elle en dénonce aussi certains travers (ce n’est pas pour rien qu’elle se considère comme militante dans ce milieu, et qu’elle a développé un genre bien à elle). Un militantisme de libération, éducatif, non d’accusation.
Féministe pro-sexe, certes, mais elle rappelle également que liberté sexuelle ne veut pas dire épanouissement obligatoire et performance maximale. Aujourd’hui, le culte de la performance est culpabilisant: il faut absolument réussir sa sexualité ! Les codes du porno tendent à appuyer cela, en montrant des rapports ininterrompus qui durent et qui durent… Ovidie, elle, dans « Histoires Inavouables » comme dans ses films, met en scène des coïts non aboutis, car ça arrive. Elle ne clôt pas tout acte sexuel par l’éjaculation masculine, un schéma que les femmes elles mêmes ont intégré selon elle. Satisfaire son partenaire à tout prix, faire la pipe du siècle, être une déesse au pieu : ouvrez un magazine féminin, vous verrez ! La peur d’être un mauvais coup, voilà la société actuelle. Mais dès qu’on commence à parler avec des femmes pour savoir si elles connaissent leur corps, il y a un grand vide. On leur apprend à donner du plaisir à leur partenaire et on ne leur apprend pas réellement à se connaître, à être attentives à leurs propres désirs. Pire encore, elles intègrent des schémas masculins dans leurs fantasmes sans réfléchir à leur origine : une servitude volontaire qui rappelle les théories bourdieusiennes.
Ovidie sort tout juste de 2 ans d’enquête dans le cadre d’un reportage qui sera diffusé sur France 2 en avril sur « les jeunes et le sexe ». Aujourd’hui, l’accès au porno est bouleversé, avec l’émergence d’internet, le vrai changement est là. On parle plus de sexe qu’avant, mais ce n’est pas parce qu’on en parle plus qu’on en parle mieux. Pour Ovidie, les codes du porno « classiques » sont devenus chiants. Les enchaînements (fellation/pénétration vaginale/anale/éjaculation sur le visage ou sur les seins, dans 99% des vidéos) toujours les mêmes, et la relation sexuelle devient presque mécanique.
La démocratisation de l’accès au porno aurait-elle paradoxalement amorcé son appauvrissement ?

 

Alors, convaincues ?

La limite que je vois dans tout cela, au terme de cette rencontre et des lectures qui l’ont suivi, c’est que si les actrices porno sont des femmes libérées, sont-elles libres pour autant ? Je repense au destin tragique du petit rat de la BD :

« Prêchant la liberté, le droit pour les femelles de contrôler leur corps, Ovidie soulève la plus grande fascination, convertit les foules et domine la masse des rats par la force de son discours. Mais peu à peu les rats veulent l’approcher de plus près, jusqu’à la toucher, s’approprier son image et la submerger… » (extrait du site officiel d’Ovidie; site réservé aux personnes majeures)

Un parallèle troublant avec le documentaire réalisée par Ovidie pour Envoyé Spécial, « Rhabillage », qui évoque la difficile voir impossible reconversion des stars du porno. Dans « Porno Manifesto », d’ailleurs, elle parle de ce rejet de la société bien pensante vis-à-vis des travailleuses du sexe : même involontaire, lorsque par exemple au Festival de Cannes elle raconte l’anecdote de cette femme qui lui demande naïvement « quand allez-vous faire du vrai cinéma » ? Ovidie FAIT du vrai cinéma. Pas de la vidéo masturbatoire de 2mn30 que l’on trouve sur youtube.
Plus difficile encore, elle raconte ne pas pouvoir sortir seule dans certains endroits, et à certaines heures. Le risque d’être agressée est trop grand. Même quand la caméra ne tourne plus, les actrices porno restent ces « filles faciles » qu’on croit qu’elles sont. « Le syndrome JR » explique t-elle : les gens qui le croisaient l’insultaient car ils le prenaient vraiment pour un méchant. Une actrice porno reste une actrice, les scènes ne sont pas de vraies scènes de vie, et en dehors des tournages, elles ont une sexualité identique à madame tout le monde. Etre libre, et assumer son corps, sa sexualité, c’est prendre le risque d’être rejeté. De tous temps. Ovidie et Jérome d’Aviau se souviennent en image de ces sorcières que l’on brûlait : elles n’étaient peut-être que de simples féministes en leur temps ?

@Papotiche.fr

Et dans une moindre mesure, ne nous voilons pas la face : nous avons tous un peu tendance à considérer une femme qui suit ses pulsions et désirs, qui multiplie les amants, comme une « salope ». Ovidie en fait l’éloge, dès lors qu’on l’assume, mais quelle est la place des « salopes » dans la société bien pensante d’aujourd’hui ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? Probablement, oui, rappelons que toute évolution des mœurs commencent par des gens qui dérogent à la règle, remember « le Manifeste des 343 salopes » paru en 1971 dans le Nouvel Observateur en réaction à la pénalisation de l’avortement. De la à penser que les « salopes » d’aujourd’hui sont les révolutionnaires de demain….je n’irais pas si loin ! Hahaha. Mais quand même…

 

Je préfère toutefois retenir le côté positif de cette rencontre.

Ai-je regardé des films d’Ovidie après l’avoir rencontrée ? Bien évidemment, le soir même, j’étais très curieuse. Je n’ai pas été déçue : ce qui m’a surtout plu, ce sont les acteurs, des gens « normaux ». La réflexion derrière aussi, et les scénarios vraiment travaillés, et plausibles. C’est vrai que ça change de youporn…
Ovidie est un ovni, pas dans le monde du porno, mais dans le monde tout court, et les personnages comme ça me plaisent. Je n’avais pas forcement d’avis sur le porno avant de me plonger dans ses réalisations et bouquins : j’avais beaucoup de préjugés, j’avoue, d’où mon questionnement quand j’entendais parler d’elle comme d’une « féministe du porno », ça me paraissait difficilement conciliable, mais je ne fais pas non plus partie de ces gens qui rejettent le truc, qui considèrent que c’est dégradant pour les nanas, et j’ai toujours été horripilée par les discours type « Chiennes de Garde » qui diabolisent certaines pratiques sexuelles, nous faisant presque culpabiliser de pratiquer la fellation et d’y prendre plaisir. Chacun fait ce qu’il veut, tant que ça demeure légal (rappelons que ce qui est illégal, ce n’est pas la pornographie en elle-même, mais son exposition aux mineurs, dans des lieux publics, et que le milieu du cinéma porno condamne toute dérive illégale et déviante et toute pratique contrevenant à la loi) . Mais elle m’a fait revoir pas mal de mes perspectives, notamment sur notre relation au sexe aujourd’hui.

 

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Ovidie
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Beaucoup de ses idées rejoignent également les miennes, et j’ai pris un vrai plaisir à boire ses paroles et lire ses analyses, ça m’a rassurée. Il y’a des jours où je me demande si je suis vraiment féministe, car la plupart des féministes que je rencontre m’agacent et ne correspondent pas à mes propres idéaux. Je devais être une féministe pro sexe qui s’ignore. Alors je n’irai pas jusqu’à devenir actrice ou réalisatrice X hein, comme je te le disais au début, cher internaute, je me définis plutôt comme une nana excessivement pudique (rien que faire la bise à des inconnus, c’est déjà briser ma bulle, mais bon je prends sur moi là quand même…). J’ai des barrières. Mais c’est ce que je suis, et je n’ai pas à culpabiliser de l’être. A force d’être inondée d’images et dans une société où le célibat semble honteux, on se sentirait presque obligées de multiplier les amants. Oui alors pourquoi pas hein (mais pourquoi aussi, après tout?), mais pas n’importe comment, et chacun en harmonie avec ses propres envies. Ne pas se forcer sous prétexte que c’est la norme. Et ne pas se retenir non plus juste parce que « il ne faut pas coucher le premier soir ». Etre en accord avec ses envies, sa sexualité, sans se poser de questions et astreindre ses actes à une quelconque pression sociale.

 

Je suis avec assiduité les chroniques d’Ovidie sur « Métro News » (blog  » le ticket de métro d’Ovidie « ), et c’est avec une joie non dissimulée que j’ai lu l’interview récente d’UN homme du porno qu’on pourrait décrire comme féministe. Et oui, ça fait 8 pages que tu me lis, et à aucun moment tu ne t’es posé la question de savoir quelle place les hommes avaient dans tout ça ? Ce qu’ils en pensaient ? Les nanas ont besoin des mecs pour que les mœurs évoluent, et les prendre pour un ennemi serait une grossière erreur, je le répète souvent sur mon blog. S’adresser aux femmes, et s’inquiéter de l’image que véhiculent d’elles le porno, ça peut aussi être une volonté masculine : le hollandais Martijn Broersma a lancé il y’a quelques années Dusk!, une chaîne de télévision pour adultes, destinée à un public féminin. Personne n’y croyait, mais le succès est tel qu’aujourd’hui la chaîne s’exporte. Un genre bien à lui, qu’il appelle « porna », comprendre « porno au féminin ». Si même les mecs s’y mettent, c’est que les mœurs sont peut être déjà en train de changer…

VIVA LA VULVOLUCION !

Merci à Ovidie pour cette rencontre qui ne m’a pas tout à fait laissée dans le même état qu’à mon arrivée, et pour le temps qu’elle nous a consacrées, sans tabous, en toute honnêteté.

Merci à Carole des « Escales du Livre » pour sa gentillesse.

Sources:

Site Officiel d’Ovidie

« Porno Manifesto », (Flammarion, 2002)

« Histoires Inavouables », scénariste BD, dessins de Jérôme d’Aviau, (Editions Delcourt, 2013)

« Rhabillage », reportage, Cargo Films / Envoyé spécial (2011)