Là où tout n’est que lignes droites et marche au pas…

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« Là où tout n’est que lignes droites et marche au pas, je t’aime, toi et le bordel dans ta tête et dans ta chambre… ».

On n’est pas sérieux quand on a 17 ans, qu’il disait Rimbaud…
Ce matin, en retrouvant un vieux porte-feuilles au fond d’un tiroir, je suis tombée sur ce mot, que tu as glissé il y a 14 ans sous la porte de la chambre de ma petite Cité Universitaire entre tes deux cours de théâtre.
C’était un beau bordel dans cette chambre, c’est vrai. On n’est pas sérieux quand on a 17 ans vous savez…

Tu te souviens? Je faisais cuire mon riz à même la bouilloire, et avec une boite de thon, de la purée mousseline et du Babybel, je te « cuisinais » un hachis parmentier minute, et toi, toi tu le trouvais bon.
Tu devais m’aimer…sacrément…

« Là où tout n’est que lignes droites et marche au pas, je t’aime, toi et le bordel dans ta tête et dans ta chambre… »

Non. Tu ne t’en souviens peut-être pas, je ne cuisinais pas souvent.

Je devais peser 45 kilos toute mouillée et je pensais plus à faire la fête qu’à manger mes 5 fruits et légumes par jour. Perdue sous mes grands jupons, semblant sortir tout droit du cirque Pinder, ça ne se voyait pas.

« Là où tout n’est que lignes droites et marche au pas, je t’aime, toi et le bordel dans ta tête et dans ta chambre… »

Tu découvrais les planches, moi je bouffais avec boulimie de la littérature dans une école Prépa qui me passionnait mais où mes bouclettes rousses mal arrangées, retenues par 3 pinces, et mes vêtements trop amples et pas assez branchés juraient un peu. Allongés sur le lit étroit de la Cité U, nous pouvions parler de Cocteau et Proust pendant des heures, sans même penser à nous toucher. Sans même nous rendre compte qu’on ne s’était encore jamais vus nus.

On ne s’y verra jamais.

On est parfois trop sérieux quand on a 17 ans…

C’était il y a 14 ans.
14 ans…merde…
Tu as glissé ce petit mot à une post-ado qui préférait marcher pieds nus qu’en talons hauts, et qui n’avait jamais vu la couleur d’un Rimel ou d’un fer à lisser.

Et c’est une femme au chignon laqué, qui n’assume plus ses boucles rousses, et à l’œil outrageusement surligné de Kohl qui l’a relu ce matin. Un peu honteuse de me présenter à toi dans une tenue si cintrée. Si branchée.
Est-ce ça devenir sérieux, quand on a 30 ans?

« Là où tout n’est que lignes droites et marche au pas, je t’aime, toi et le bordel dans ta tête et dans ta chambre… »

Je ne sais pas ce que tu es devenu, mais une chose est sure: s’il paraissait improbable que je devienne une semi-potiche tirée à quatre épingles, je suis sûre que tu me reconnaîtrais. Car c’est toujours un joyeux bordel dans ma tête et dans ma chambre.

On n’est pas sérieux quand on a toujours 17 ans dans le cœur vous savez.
Et il n’y a toujours pas de moule ni de case pour moi.

Avec du recul, ces quelques mots griffonnés sur une feuille à carreaux mal déchirée, à la va-vite ce jour où je n’étais pas derrière la porte pour t’ouvrir (mais j’étais où bordel???), ce sont peut-être les plus beaux qu’un homme m’ait dis.

« Là où tout n’est que lignes droites et marche au pas, je t’aime, toi et le bordel dans ta tête et dans ta chambre… »

Tandis que, déjà en retard, Anne, 32 ans, a couru après le bus pour aller bosser, il y a une gamine de 17 ans qui est restée dans la chambre à lire ces mots.
Encore, et encore.
Elle s’est démaquillée, a retiré ses escarpins.
Elle t’a entendu lui redire en riant « sérieux Anne, tu vas tomber malade à marcher pieds nus sous la pluie!!! ».
Elle est partie faire cuire des pâtes dans une bouilloire bon marché.
Elle s’est allongée sur un lit deux fois plus grand qu’à l’époque mais tellement plus vide, et a ouvert un bouquin de Cocteau qui prenait la poussière sur l’armoire.

Elle s’est dit que dans un sens, tu es peut-être le seul à l’avoir vu vraiment « nue ».
Voyez-vous, l’amour est une chose sérieuse quand on a 17 ans. Et que c’est le premier.

S’il te plait, ne me dis pas ce que tu deviens. Jamais. Là où tout n’était devenu que lignes droites et marche au pas, j’aime le bordel que tu viens de remettre dans ma tête, ma chambre. Ma vie.