« Elle dort… »

« Elle dort »

Je me suis levé seul pour une fois. Ce matin, elle semblait bien fatiguée.
Elle se lève toujours avant moi. Et avant le soleil. Une habitude dont elle n’avait pu se défaire, même si cela fait plus de 40 ans qu’elle n’a plus à braver l’aurore pour se rendre à vélo dans ce qu’elle appelait sa « boite à fleurs ».
Je me suis glissé avec insistance le long de ses jambes, je sentais qu’elle avait un peu froid. Mais ce matin, une douce torpeur avait pris le pas sur les vieux démons de la route, du travail, du déjeuner à caser dans une toute petite gamelle, et des 15 km à parcourir dans le froid.

Ou alors, elle m’en veut….

Hier, nous étions tous les deux dans la cuisine, et tandis qu’elle préparait notre repas, dans une grande impatience, un élan de gourmandise probablement, je me suis précipité vers elle ou plutôt la casserole qu’elle tenait en ses mains, et frôlant maladroitement le buffet, j’ai fait tomber un cadre qui s’est brisé à terre

– « Jacques !!! »

Ce n’est pas moi. C’est lui.
C’était.

Sous les débris de verre, à même le froid des tomettes, une photo jaunie et poussiéreuse me souriait, et faisait peu de cas du désordre que je venais de créer.

C’était Jacques.
De ses mains abîmées par les fleurs, par le vélo, par tant d’aurores bravées seule à présent, elle s’est empressée de ramasser les morceaux coupants qui jonchaient la cuisine, ne s’apercevant même pas qu’au sourire de Jacques se mêlaient peu à peu des ruisseaux vermeils.

 

Elle dort. 

Le soleil se reflète sur la casserole laissée là, sur la gazinière. Il doit bien être 11h.

La photo noire, blanche, et rouge de Jacques n’est plus sur le buffet. J’ai fait profil bas hier soir, mais j’ai bien vu qu’en se couchant, elle l’avait prise avec elle.

Il faut dire que Jacques, je ne l’ai pas beaucoup connu, mais je ne l’aime pas. Et il ne m’aimait pas non plus. J’ai un peu pris sa place, et pourtant souvent, je sens bien qu’elle le regrette.

Elle l’avait rencontré dans sa « boite à fleurs » comme elle dit. Une usine où l’on fabriquait des parfums et des savons, dans un village à une quinzaine de kilomètres de là. C’était au tout lendemain de la guerre.

Mon dieu comme je détestais quand Jacques parlait de la guerre. Il racontait toujours, TOUJOURS les mêmes histoires, qui se passaient dans le maquis, avec des gens aux noms improbables, et ça faisait briller ses yeux.

J’étais jaloux…

Jacques c’était un héros, c’est vrai. Les gens l’appelaient « Résistant ». Moi aussi j’aurais pu être un héros, d’ailleurs souvent je lui parle de mes propres aventures rocambolesques, moi le héros des rues, bien avant que l’on ne se rencontre, mais à défaut de faire briller ses yeux, elle me répondait d’un sourire et Jacques riait en lui disant

« celui là, grassouillet comme il est, c’est sur qu’il n’a pas connu la guerre ! »

Il pouvait rire Jacques, mais il n’était plus aussi beau que sur la photo quand je l’ai connu, le héros. Souvent, lorsque la nuit tombe et qu’elle s’installe avec moi sur le canapé, elle me parle de lui. Pendant un an, ils avaient échangé des regards timides à l’usine, au milieu des roses et des lys, mais jamais ils n’avaient osé se parler.

« Il aurait pu m’offrir un bouquet quand même !!! »

Sa blague préférée. Même si après des années à s’user les mains sur des épines et à rentrer chez elle avec l’odeur tenace des parfums tant convoités par les autres, elle avait fini par avoir les fleurs en horreur.
Toutes les filles du village lui tournaient autour. L’homme qui avait bravé l’ennemi pendant la guerre. Elles l’admiraient.
L’homme qui n’avait pas eu peur. Mais qui fut pourtant tétanisé par une femme !

Un soir, il y’eut le bal de la Saint-Jean, et Jacques eut alors le courage de l’inviter à danser. Quelques mois plus tard, elle tint enfin entre ses mains le bouquet tant attendu, et désormais c’est ensemble qu’ils prirent le chemin de la boite à fleurs, et qu’ils se levèrent bien avant le soleil.

 

 

 

Elle dort.

C’est sûr, elle doit m’en vouloir d’avoir brisé la photo de Jacques.

Pourtant, je ne l’ai pas fait exprès. C’est vrai que quand il vivait encore ici, on se regardait en chiens de faïences les fois où je leur rendais visite. Je ne m’étais pas encore installé. Nous ne pouvions évidemment pas être deux à vouloir la même femme. Oh c’est vrai, elle n’avait plus les vingt ans du bal de la Saint-Jean, mais elle était douce, gentille, et notre rencontre fut ma seconde vie. Ou ma troisième, je ne sais plus, c’était il y’a longtemps.
Bon, pour être franc, je n’étais pas un héros. Je n’avais pas fait la guerre, contrairement à Jacques j’étais un vrai poltron, je n’avais pas travaillé dur pour gagner ma gamelle, j’errais dans les rues en quête du moindre bout de bidoche à voler, et je ne boudais pas mon plaisir quand je croisais une charmante congénère à la vie aussi dissolue que moi.

Une nuit, je me suis battu et mon adversaire, beaucoup plus âgé et trapu que moi, m’avait remarquablement mis au tapis. Je me suis traîné jusqu’à un jardin, et entre un rang de salades et de radis, je me suis lamentablement échoué. Au petit matin, elle m’a trouvé et bien que plusieurs générations nous séparaient, et même si ses mains déformées manquaient de douceur, je suis immédiatement tombé amoureux.

– « Tu ne vas pas me le ramener à la maison hein ! »

C’est la première phrase que j’entendis de Jacques.

– « Juste le temps de le soigner, après il retournera probablement chez lui »

Je n’avais pas de chez moi, mais dès que je fus en état de rejouer le macho des rues, je suis parti.
Enfin ça, c’est ce qu’il a cru.

Cela faisait plusieurs années qu’elle ne travaillait plus dans la boite à fleurs, et qu’elle ne se levait plus que pour préparer la gamelle de Jacques. Dès qu’il partait, en douce, je me glissais dans la maison et je passais ma journée avec elle. C’était « notre petit secret ».

 

Elle dort.

Je ne crois pas qu’elle m’en veuille finalement. J’ai poussé la porte de la chambre et j’ai vu qu’elle souriait.

Elle doit juste être très fatiguée.

Et puis pourquoi m’en voudrait-elle, je suis tellement plus gentil avec elle que Jacques…
Un jour, Jacques est rentré, et n’est plus jamais reparti. La « boîte à fleurs » avait fermé. Jacques coûtait plus cher qu’une machine, et les machines n’avaient pas envie de s’installer dans le village voisin. A partir de ce jour là, il n’y eu plus une fleur dans la maison, ni dans le jardin. Ils les prirent en horreur.
Je suis arrivé un matin, croyant me retrouver seul avec elle, et je fus accueilli par un bon taille 46 dans le derrière.

« Qu’est-ce qu’il fout encore là lui ??? »

Je pense qu’elle m’aimait bien plus que Jacques, car elle s’est violemment disputée avec lui pour que je puisse rester. Elle avait « besoin de compagnie » qu’elle lui disait. Je me souviens que Jacques a été très en colère quand il a appris mon nom. Et qu’ils ont beaucoup pleuré. Puis qu’il a accepté que je reste, à condition que je n’entre jamais dans « la » chambre. Pas la leur.

« La sienne ».

Celle de celui qui porte étonnamment le même nom que moi.

Souvent, quand elle a du mal à trouver le sommeil, elle me parle de Jacques, mais elle me parle aussi de « lui ».
Deux ans après le bal de la Saint-Jean, Jacques avait déjà dû la partager avec un autre homme. Bon, là je ne suis pas trop jaloux, car c’était son fils, et je ne l’ai pas connu. Il s’appelait comme moi, c’est une drôle de coïncidence non ? Jacques lui a souvent reproché ce hasard, « tu es folle » qu’il lui disait, mais bon, ce n’était pas de ma faute non ? A moins que ce ne soit elle qui m’ait donné ce nom…je ne me souviens plus…c’était il y’a près de 15 ans.

« Lui », elle l’aimait énormément, et pourtant à chaque fois qu’elle m’en parle, elle pleure. Je ne l’ai jamais vu. Lorsqu’il est parti, il n’était pas plus âgé que moi. Plus de 40 ans que sa chambre est laissée à l’abandon, au bout du couloir de la petite maison, il n’y est jamais revenu, et pourtant chaque matin, elle y fait le ménage. Elle l’attend…

 

D’ailleurs c’est étrange, le soleil va presque se coucher et elle dort encore,

c’est bien la première fois qu’elle n’y rentre pas de la journée !
Jacques avait voulu tout jeter, « tu te fais du mal » qu’il lui disait. Il ne reviendra pas. Je pense que Jacques avait raison, car c’est elle qui allait le voir. Il est la seule personne à laquelle elle offrait des fleurs.

Tous les dimanches.

Elle mettait sa plus belle robe, elle arrangeait ses cheveux, que les successions d’aurores avaient blanchis, et elle lui rendait visite, parfois seule, parfois avec Jacques. Un jour, je les ai suivis, mais je ne l’ai pas vu. « Il » habitait dans un endroit étrange, où tout le monde pleurait et parlait dans le vide. Elle-même, elle a déposé les fleurs par terre, puis elle a discuté avec lui, mais il ne répondait pas. Elle lui a raconté sa journée, elle lui a même parlé de moi, elle a pleuré un peu, puis Jacques lui a pris la main et lui a dit qu’il était temps de partir. Dans ses moments là, il était très gentil.

Je n’ai jamais compris pourquoi pendant 40 ans, elle a continué à changé ses draps, alors qu’il n’y dormait plus.

 

 

Il faudrait peut-être que je la réveille.

Hier soir, elle n’a pas terminé le repas. Je me suis caché un long moment car j’ai bien vu qu’en ramassant les petits bouts de verre, elle avait plutôt envie de voir Jacques.

– « Tu as fait tombé Jacques, va t’en !!! »

Jamais elle ne m’avait hurlé dessus.
Mais tandis que le soleil déclinait, elle s’est posé sur le fauteuil face à la fenêtre, et elle m’a tendu sa main pour que je vienne vers elle. Et pendant plus d’une heure, elle a caressé mon visage sans rien dire, les yeux fixés dehors, comme si elle l’attendait. Elle souriait à présent.
Cela fait 15 ans que nous nous sommes rencontrés, je la connais bien maintenant.

Je sais que dans ces moments là, elle n’est plus tout à fait ici, et qu’à travers la fenêtre elle voit Jacques rentrer à vélo de la « boite à fleurs ». Son fils qui court à lui les mains pleines de terre, pour lui montrer fièrement sa trouvaille du jour dans le jardin, un escargot recroquevillé dans sa coquille. Elle me dit souvent que les gens seuls n’ont d’autre choix que de vivre dans les souvenirs, que quand il n’y a personne pour vous répondre, alors on se réfugie au dedans, là où on a encore 20 ans, où l’on tournoie en riant autour d’un feu de Saint-Jean, où l’on réveille son fils le matin avec un bol de chocolat fumant, où tout reste à vivre.

 

Où quelqu’un vous attend et vient vous voir.

Je n’aimais pas beaucoup Jacques, car souvent il m’empêchait de dormir près d’elle, et pourtant, depuis qu’il est parti lui aussi, ça me manque de ne plus voir ses yeux briller.
J’essaie de lui raconter moi aussi mes histoires de héros, mais elle n’y répond que par celles de Jacques et de la guerre. J’essaie de me montrer docile et de ne jamais partir longtemps quand l’appel d’une autre femme se fait trop fort, mais je sens bien que même si je porte le même nom que son fils, je ne le remplacerai jamais.

– « Il était beau tu sais. C’était le meilleur élève de sa classe ! »

Oh, elle avait pourtant bien rempli sa vie pour oublier. « Il » n’eut jamais de frère ou de sœur, la chambre est restée désespérément vide. Alors elle était devenue nourrice, et des tas d’enfants se sont mis à la recherche d’escargots dans le jardin. « Les enfants, ça grandit trop vite » : Jacques m’en avait parlé, un de ces soirs où il se mettait à dérailler. Les seuls moments où il me parlait d’ailleurs…

Un jour, un des gamins est entré dans « la » chambre et a ramené un jouet dans le jardin. Quand elle s’en est aperçue, elle l’a violemment giflé.

– « On ne vole pas les jouets des autres ! Va t’excuser auprès de « lui » !!! »

Le gosse a été traumatisée, et la rumeur s’est peu à peu répandue dans le village :

« la femme de Jacques est complètement folle ! »

Les années qui suivirent, les escargots ont retrouvé la paix dans le jardin : plus aucun parent ne voulut d’elle comme nourrice. Il n’y a que moi qui vins lui tenir compagnie quelques temps plus tard. Devenus adultes, je m’étonne encore qu’aucun de ces enfants ne viennent lui rendre visite aujourd’hui. Elle est pourtant si gentille…
Je pense que c’est pour ça que Jacques a fini par accepter que je cohabite avec eux. Il ne m’aimait pas, mais il aimait encore moins voir sa femme le regard perdu à la fenêtre. Et il savait bien que lui aussi, un jour, il irait dormir ailleurs.

 

 

Le soleil s’est à présent couché,

et je n’ai pas mangé. Elle non plus. Si je savais cuisiner, je lui apporterais une gamelle au lit !

Quelques années après mon arrivée, je me souviens que Jacques aussi est resté longtemps dans son lit. Il était devenu très gentil avec moi. Il ne parlait plus beaucoup. Elle lui apportait tous ses repas dans la chambre, et à cette époque nous avions même de la visite. Un homme, avec une mallette pleine de petites fioles, faisait les allers-retours de la cuisine à la chambre, plusieurs fois par semaine. Elle ne s’occupait plus beaucoup de moi…pourtant Jacques ne me reprochait plus d’être dans ses pattes !

Je suis alors parti, et quand je suis revenu, quelques semaines plus tard, l’homme et sa mallette n’étaient plus là.

Jacques non plus.

Je ne suis plus jamais reparti.

Je l’avais enfin pour moi, même si Jacques m’observait toujours, là, sous le cadre, sur le buffet de la cuisine. Et même si tous les dimanches, elle allait le retrouver au même endroit qu’elle retrouvait son fils, et qu’elle lui parlait pendant des heures.
Dans la petite maison, j’étais le seul.

 

 

Le soleil se lève, elle toujours pas.

Comme ses jambes sont froides !
Que fais-je à vous raconter nos vies, alors que je la laisse grelotter seule dans le lit.

C’est bizarre, ses doigts ne semblent pas vouloir lâcher la photo rougie.

Elle ne bouge pas.

Ce sourire sur son visage, elle semble pourtant si bien…
Quinze ans que je vis avec elle, jamais je ne l’ai vu si apaisée.

1, 2, 3, 4, 5, 6, 7…8. J’ai bien passé huit vies au moins à ses côtés.

Ce qui est étrange, c’est qu’en allant voir Jacques et « lui » à sa place ce matin, j’ai vu qu’une petite fleur avait poussé à côté des deux vélos rouillés laissés à l’abandon dans le jardin. Pourtant, jamais elle n’avait voulu en planter.

Bon. Si elle ne veut pas se lever après tout, alors c’est moi qui vais dormir près d’elle.
Si l’on fait le calcul, je dois au moins être aussi âgé. Et je suis fatigué.

J’ai sommeil.

Dans le silence de la maison, à travers la fenêtre, à présent moi aussi j’aperçois Jacques rentrer à vélo.

Et si elle ne se réveille pas pour lui ouvrir, alors, je lui laisserai ma 9ème vie.

papotiche