J’ai toujours rêvé de te souhaiter une bonne fête, grand-mère…

« Nous, sur l’écorce terrestre, n’avons plus qu’à aimer ceux qui restent » : Oxmo Puccino. De ma fille à nos grand-mères, se souvenir des plus belles choses.

 

« Nous, sur l’écorce terrestre, n’avons plus qu’à aimer ceux qui restent »

Oxmo Puccino, « Le vide en soi »

 

Je vais te décevoir, cher internaute, mais aujourd’hui je ne ferai pas d’humour, pas de jeux de mots douteux ou d’allusions salaces. Non pas qu’en ce jour de Fête des grands-mères l’inspiration me manque hein (nous aurions pu rire ensemble d’un moqueur et truculent billet en hommage à toutes les grands mères, de la mamie-gâteaux un peu relou à la tatie Danielle odieuse…tu sais que je suis capable de rire de tout, même de ma propre mamie), mais je n’en ai tout simplement pas envie. Plus tard, peut-être…

Bon, ok, si tu insistes…

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Voilà, ça, c’est fait.

 

Non, bon, en me levant ce matin et en préparant mon café-grand-mère (ah meeeerde, j’ai cédé à la tentation du jeu de mots pourri, pardon), j’ai plutôt pensé à cette Nouvelle qu’une amie chère à mon cœur m’a fait découvrir il y’a quelques années (j’espère que tu ne m’en voudras pas de partager cette anecdote avec mes lecteurs), époque à laquelle son arrière grand-mère entrait en maison de retraite tandis que revenaient à ma mémoire les quelques instants passés avec ma grand-mère, partie beaucoup trop tôt pour que mes souvenirs soient précis.

« Le Tablier Bleu », Martine LAFFON, (première parution en 1989, réédition en juin 2001)

« Quand elle est arrivée ici, Louise, on lui a donné un tablier bleu comme aux autres, elle n’a rien dit, ni merci, ni rien. Depuis, toute la journée elle fixe un point n’importe où, sur le mur, au plafond, par terre, la tache sale au pied du lit, et elle croit voir sa maison aux volets verts, le potager au fond du jardin, les bordures de thym et de sariette, et les touffes de romarin…

Louise se balance sans rien dire, son regard perdu suit le tour et les détours de sa vie. Une petite vie de rien avec un rien de bonheur pas plus grand qu’une graine de capucine.

(…) Cela fait longtemps qu’elle a décidé de ne plus parler. A quoi ça sert ? Il n’y a personne pour partager son temps, personne pour l’écouter jusqu’au bout de son rêve. Alors, c’est si facile de rentrer en soi, tout au fond de soi-même. Ça ne fait de mal à personne, et on peut tout inventer : le ciel, la mer, les mouettes, et la fenêtre ouverte. »

 

Ce billet, donc, pour tout simplement partager avec toi un plaisir littéraire et t’inviter à lire ce petit ouvrage qui se dévore d’une traite, et qui nous donne envie de prendre son téléphone pour appeler «ceux qui restent», et nous aimer tous ensemble tant qu’on est encore là. C’est important de ne pas uniquement «nous aimer à titre posthume».

Oxmo puccino, « Le vide en soi »

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( J’en profite d’ailleurs pour vous inviter à m’inonder de vos propres conseils de lecture, je suis une véritable dévoreuse de papier, donc si vous avez un ouvrage particulier à recommander à la Papotichosphère, je vous en remercie d’avance 🙂 )

Ce billet, non pas pour te raconter ma vie.

Ni celles très mouvementées de mes deux grands-mères, car vois-tu leur vie leur appartient, je n’ai pas à m’en octroyer le droit.

Ni pour te faire la moral (je fais moi aussi partie de ces gens un peu ingrats, ou égoïstes, ou tout simplement pris dans le quotidien de leur petite vie bien agencée, qui n’appellent pas assez leurs proches, alors que pourtant ils occupent souvent leurs pensées).

Mais juste pour très modestement ajouter à la vertigineuse planète web une pensée aussi minuscule soit-elle pour deux femmes, l’une partie trop tôt, et l’autre à qui je souhaite de reste à mes côtés le plus tard possible.

Et pour penser à toutes les autres mamies, sans qui la révolution sexuelle et féministe n’auraient probablement pas eu lieu (ou disons qui ont mené un combat que j’ai la chance de ne pas avoir à mener moi-même aujourd’hui).

Ces grands-mères qui me permettent de m’adresser à ma fille. Oui, étonnamment c’est à elle que je pense en ce 3 mars, à ma fille…allez savoir pourquoi… D’autant plus qu’elle n’est pas encore née.

 

 

LETTRE À MA FILLE

 

Ma fille. Excuse-moi si pour le moment tu n’es pas encore à mes côtés, il faudra attendre un petit peu pour cela.

Aujourd’hui, c’est la fête des grands-mères.  Bon, tout ça c’est un peu commercial tu sais, mais qu’importe… C’est l’occasion pour moi de te parler des miennes de grand-mères. De toutes celles qui ont construit un monde moins dure pour la fille que j’étais, pour celle que tu seras. Les féministes.

Grâce à nos grand-mères féministes, notre rencontre sera belle car elle sera voulue. Attendue. Ne m’en veux pas si celle-ci tarde donc un peu : elle se fera au moment où je serai prête à t’accueillir, dans ma tête, dans mon ventre, comme dans mon quotidien. Au moment où je l’aurais décidé. Tu viendras dans ce monde à grands coups de rires, de gens qui trinquent, de « félicitations aux deux parents», et non pas parce que ta mère y aura été contrainte, que ce soit par un homme, ou par les lois de la nature. Tu seras d’autant plus le centre du petit monde de ta maman que celle-ci aura pris le temps de le tester pour toi, longuement, avant que tu ne viennes l’y rejoindre. Tu naîtras d’un orgasme mais pas du premier, tu seras le fruit de mes ovaires dans une société où les femmes en sont enfin redevenues propriétaires. Tu seras un bout de moi mais jamais dépendante de personne. J’en ferai un point d’honneur, ma fille!

Grâce à nos grand-mères féministes, tu auras la chance de venir dans un bout de monde où ton sexe ne sera pas un fardeau ma fille, où tu pourras choisir ton propre chemin sans te « cacher le vagin » pour le parcourir, ni avoir honte de ton genre et encore moins le renier pour réussir. Où tu auras tout autant le droit d’être mère au foyer sans te justifier, que médecin ou mécano. Tous les métiers te seront accessibles, et qu’importe ce que sera le tien : c’est celui que tu auras choisi qui sera le plus beau. Ce chemin ma fille, il te mènera peut être sur les bancs de l’ENA, ou loin de ceux de la Fac si les études ne sont pas faites pour toi : tu emprunteras celui que tu désires ma fille, tant que c’est toi qui en traces les bordures, sans qu’un homme ne te ralentisse en te tirant par la main mais plutôt te donne de l’élan ou te la tende par amour. Une femme même. Et non un pis aller voyant toutes les routes qui te faisaient rêver barrées par des bras masculins ou par tes propres appréhensions. Et tu sais quoi ma fille ? Tu auras aussi le droit de te tromper, de faire marche arrière, de multiplier les détours et les erreurs, de recommencer, sans craindre que l’on te juge en tant que femme. Grâce à nos grand-mères féministes, tu seras libre ma fille.

Grâce à nos grand-mères féministes, tu auras le droit de te révolter contre tout homme qui portera atteinte à ton intégrité physique ou morale, que ce soit ton mari, ton père, ton patron : c’est désormais gravé dans la loi. Tes colères seront saines et reconnues, mais tu devras toujours garder à l’esprit que ceci est certes un droit en France mais avant tout un bien extrêmement précieux qu’il faudra toujours défendre si des voix s’élèvent pour le remettre en question, et qu’ailleurs dans le monde, d’autres filles n’ont pas cette chance : comme tes grand-mères féministes, je te demande ma fille –si tu ne trouves pas tous les jours le courage de te battre contre cela- de ne jamais te résigner à l’accepter. Jamais.

S’il existe un monde où ceux partis trop tôt côtoient furtivement ceux qui s’apprêtent à les remplacer sur cette terre encore si imparfaite, alors soit polie ma fille, dis merci à nos grand-mères féministes et prends le temps de parler avec elles avant de venir remplir ma vie à moi de tes doux babillages. Elles en ont avalé des couleuvres pour moi, et donc pour toi…

Embrasse ma mamie à moi, partie quand je n’étais encore qu’une toute petite fille, prends le temps de profiter d’elle, c’était une femme formidable.

Promis, ma fille, je ne vais pas trop tarder à t’accueillir dans mes bras. Laisse-moi me tromper encore un tout petit peu aussi dans les derniers sentiers que je souhaiterais arpenter seule avant de sentir ton petit cœur battre en moi, et avant de voir tes paupières s’ouvrir sur un monde que tes grands-mères ont rendu plus beau pour toi. Je prends mon temps, ne m’en veux pas : je voudrais aussi que ton père soit le premier à t’apprendre que l’on peut être du côté des femmes sans pour autant être contre celui des hommes. Il faut que je choisisse celui qui te méritera le plus…

Ma fille, sache enfin que grâce à TA grand-mère à toi, tu auras une maman sans regret, épanouie, qui n’aura jamais peur de la difficulté car elle a été éduquée avec ce principe de vie qui a valu tous les cadeaux et l’or de la terre : « quand on veut, on peut Papotiche, ma fille! ». Je te promets d’être à la hauteur de ta mamie et de toujours t’aider à t’envoler là où tu souhaites aller.

Car dans le sillon de nos grands-mères à toutes les deux, je voudrais te dire que:

« Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite

Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,

Si tu peux conserver ton courage et ta tête

Quand tous les autres les perdront,

Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire

Seront à tout jamais tes esclaves soumis

Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras une Femme, ma Fille. *»

 

Et si le temps ne provoque jamais cette rencontre mon ange, si la vie m’en empêche ou fait que mon ventre n’est pas en mesure de t’accueillir, sache que ma peine sera grande mais mon amour bien plus fort pour que d’autres petites filles puissent entendre tout ce que je viens de te confier. Tandis que je prendrai soin d’elles comme j’aurais pris soin de toi, je compterai alors sur nos grand-mères féministes pour veiller sur toi tout là haut.

A ma mamie partie trop tôt, et à celle que je souhaite à mes côtés encore longtemps pour que nous puissions nous rencontrer toutes les trois, je souhaite en ce dimanche une belle et merveilleuse fête des grand-mères.

BONNE FÊTE, MAMIE…S !

 

* d’après le poème « if » de Rudyard Kipling (1910) traduit de l’anglais en « Tu seras un homme mon fils » en 1918 par André Maurois.