Comme je vous envie, vous qui réussissez à « rire de tout »…

« Rire est le propre de l’homme ».
Rabelais.
Rire jaune, celui de la femme ?

Ce billet t’est adressé, à toi qui te marres bien avec cette « histoire Baupin » et les autres du même acabit (du cul et de la politique, youpiiiiii ! On va avoir pleiiiiin de RT!!!), et qui vendrais ta mère pour un bon mot sur Twitter.

corps

J’ai une confession à vous faire : je vous envie.
Oh oui, comme je vous envie, vous qui réussissez à « rire de tout ».

Vous la connaissez, cette citation de Desproges, chantre de l’humour noir. Elle est reprise à tort et travers depuis des années, au point de permettre aux beaufs et extrémistes de tous bords de justifier leurs propos quand ils atteignent une certaine limite. « On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde ». Genre faites gaffe les mecs, il y a des gens sans humour qui ne comprennent pas le second degré. Des nanas avec des principes à la con, qu’on appelle « féministes », qui n’ont aucun sens de la dérision et qui feraient mieux de se dérider un peu. Voir de se faire b…, ça les « décoincerait ».

Bref…

Rire de tout. Je pensais presque que c’était une de mes maximes de vie ça. Parce que j’ai beaucoup d’humour comme nana. Parce que j’aime l’humour noir et les blagues pourries. Mais aussi parce que la dérision, quand elle est maniée avec subtilité, permet de dénoncer bien des choses selon moi. On le voit avec la caricature de presse, les chansonniers, etc.

Et puis tout simplement parce que j’estime que personne n’a à me dicter ce qui et drôle ou non. Je suis libre.

Comme je vous envie, vous qui réussissez à rire de tout.

Parce qu’en fait, j’ai découvert récemment que pour ma part, je n’y arrivais pas. Ça m’a beaucoup déçue de moi-même.
Ça m’a pris d’un coup, par surprise, comme ça, en écoutant des gens parler, des humoristes ironiser, des chroniqueurs TV rivaliser de petites phrases , des potes cracher des bons mots. Et le pire du pire, quand on n’arrive pas à « rire de tout » : en allant sur Twitter…

J’étais à peine préparée.

J’ai en effet assisté à la série de commentaires crasseux qui a suivi les « affaires » récentes de harcèlement sexuel, parues au grand jour dans la presse. Et je me retrouvée là, comme une idiote, à ne pas rire aux interprétations et blagues totalement déplacées qui ont suivi les faits.

Oh, il y a bien eu des prémices à cette découverte. J’aurais du me douter que je n’étais finalement pas du genre à rire de tout comme nana. Par exemple quand la marionnette de DSK aux Guignols a commencé à faire de ce dernier un incorrigible « homme à femmes », avec ce gimmick « excusez moi je sors de la douche ». Dieu sait que j’aime les Guignols. J’étais heureuse de vivre dans un pays où les humoristes avaient le droit d’aller aussi loin, mais là, ça ne m’a pas fait rire. Je me suis demandé comment on pouvait faire d’un homme accusé de viol un « Don Juan juste un peu trop porté sur la bagatelle ». Même s’il n’a pas été reconnu coupable, et que dans tous les cas la présomption d’innocence existe. Le souci n’était pas sa culpabilité en fait, mais notre façon d’interpréter les faits.

Et puis ça a recommencé récemment. Encore plus fort.

Je ne donnerai pas plus de détails sur ces récents « faits divers » à la source de ce billet, car justement la présomption d’innocence n’est pas faite pour les chiens (ceux-ci préfèrent la curée, étonnant n’est-ce pas…), mais vous savez tous de quoi je parle. Comme avec DSK, là n’est pas vraiment ma question aujourd’hui (que les victimes présumées me pardonnent si les faits sont avérés). Je me contenterais juste de préciser que ce n’est pas en portant du rouge à lèvres le 8 mars qu’on défend la cause des femmes, messieurs (ah tiens, je suis une femme et je n’en porte pas, pour info… L’année prochaine vous faites quoi, vous portez des talons et vous mettez des paillettes dans vos cheveux ?)

Bon sang, comme je vous envie, vous qui réussissez à rire de tout, mais surtout de n’importe qui.

Ça s’est passé comme ça :
Des hommes ont été accusés par des femmes de « gestes déplacés ». Une grosse affaire, qui en a révélé des plus « petites ». En vrai, les « gestes déplacés », les « verbes un peu hauts et vulgaires » et la « cours insistante », on appelle ça du harcèlement sexuel.

Harcèlement sexuel

Je l’écris en gros, car ça a du mal à être compris. Dis. Lu.

Ça a commencé à graisser les choux, parce que ça touchait des politiques, et comme on vit dans un monde où désormais tout fait est commenté par le premier venu (qui ne vient pas toujours du coté du recul ni de la lune, préférant le doigt du sage), ça s’en est donné à cœur joie sur les réseaux sociaux. Des humoristes ont même repris la chose, et un humoriste c’est là pour rire de tout. Avec n’importe qui. De tout le monde. On ne va quand même pas commencer à se censurer, hein.
Comme je les envie.

J’ai entendu des paroles libres, dans un monde libre. Un monde où l’on peut rire de tout.

« Au final, la seule qu’il a pas touché c’est sa femme, c’est elle qui aurait du porter plainte ! »
Ah oui, parce que rapidement, ça retombe toujours sur la femme. Trop attirante ou pas assez.

« Avec la gueule qu’elle a, qu’elle s’estime heureuse qu’on la harcèle »
Tiens, ça m’a rappelé les remarques dégueulasses sur le physique de Mme Dialo il y a quelques années…

Je m’arrête là dans les citations, ce serait faire trop d’honneur à leurs auteurs.

Evidemment, on a commencé à, comme toujours, crier au complot. Quand Pierre dénonce, c’est inévitablement que Paul veut la peau de Jacques. La femme est souvent un pion sur l’échiquier.
Le fond du problème passe alors au second plan. On oublie déjà les premières voix qui se sont élevées, celles des victimes présumées.

Il y a aussi eu les « relativistes », et ceux qui n’y croyaient pas. Parce qu’en fait, pour certains, dans la mesure où EUX n’ont jamais rien vu ni rien subi, alors cela ne peut pas exister. On a même entendu quelques femmes (politiques ou non) crier haut et fort à l' »exagération ». Voir être outrées que leurs congénères interprètent si mal les gestes de leurs homologues masculins…

Harcèlement sexuel? Roooooh ça va, cessons de chouiner les filles, et réjouissons nous de plaire hein.

Ou pas.

Au delà de ces « affaires », (qui n’ont toujours pas été jugées je le rappelle…), le harcèlement sexuel est un quotidien pour des milliers de femmes et d’hommes en France.

Le harcèlement sexuel, comme toute forme de harcèlement, enferme dans un mal-être et une bulle invisible dans lesquels il est bien difficile de faire entrer ceux qui ne l’ont jamais subi pour leur faire comprendre à quel point il est destructeur. Il s’agirait d’écouter enfin la parole de celles et ceux qui ont le cran de raconter, et de leur faire confiance. En cela, la valse à mille temps des commentaires à ce sujet sur la toile permet au moins d’en parler.

D’ailleurs c’est quoi le harcèlement sexuel ?

« Le harcèlement sexuel est le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui :
– portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant,
– créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante. »
« Est également assimilé au harcèlement sexuel le fait, même non répété, d’user de toute forme de pression grave, dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte de nature sexuelle, pour soi-même ou pour un tiers. » Source: http://stop-harcelement-sexuel.gouv.fr/#que-dit-la-loi 

Et pour donner tort à ceux qui s’imaginent qu’être un harceleur sexuel c’est forcément tout faire pour obtenir les faveurs d’un tiers, sachez que si l’acharnement à connotations « grivoises » (comme vous dites) sur quelqu’un, même s’il n’est pas destiné à finir dans un lit, est aussi considéré comme un délit :

« Avec la nouvelle la loi, la qualification de harcèlement sexuel n’est plus liée à la recherche d’un acte de nature sexuelle ; des propos ou comportements répétés à connotation sexuelle portant atteinte à la dignité de la victime ou créant pour elle une situation intimidante, hostile ou offensante peuvent désormais suffire ».
Voilà, comme ça on comprend mieux.

Une main aux fesses, des petits surnoms humiliants ou des remarques répétées sur une tenue, ça nourrit vos blagues lourdingues, mais pour celles et ceux qui subissent, c’est tout sauf drôle. Mais vous savez quoi ? Je ne vous ferai pas la morale, car sans me la jouer Voltaire, je ne suis pas d’accord avec vous mais je me réjouis de vivre dans une société ou votre parole est libre. Je me contenterai de vous dire que je vous envie. En toute sincérité.
Car moi, quand j’entends parler de harcèlement sexuel, je n’arrive pas à en rire.

Faire un peu d’humour sur cela, je me dis que dans un sens ça peut aider à dédramatiser le sujet, et débloquer la parole de certaines femmes. Je m’en réjouis. Il y a des humoristes qui le font très bien. Mais il y a une chose que ne n’accepte pas : que l’on assimile harcèlement sexuel et grivoiserie.
Que l’on finisse presque par relativiser le comportement d’une poignée de goujats en estimant qu’il est « dans la nature des hommes d’avoir la braguette incontrôlable face à une jolie pépée », ou qu’on finisse systématiquement par évoquer le physique de ces dernières.

Déjà parce que j’ai une haute estime de mes congénères masculins, et que je trouve affligeant que l’on considère les mecs si faibles et soumis à leurs pulsions (sérieux, rendez-vous compte de ce que vous insinuez !!! Les hommes ne sont pas des bêtes…). Ensuite, parce qu’il ne faudrait pas qu’on commence à justifier celles de certains pervers. Et enfin, car il y a un monde entre être un « bon vivant un peu grivois » et être un harceleur. Vous vivez à quelle époque, sérieux???

Harceler, toucher, violer, c’est commettre un délit. Point barre.

De blagues graveleuses en jeux de mots bien sentis, tout ce qui touche au sexe fera toujours rire sous le manteau, mais permettez moi juste de rester là, dans mon coin, à ne pas rire avec vous, et à vous faire part de mes pensées à moi, quand je lis ces histoires de harcèlement sexuel.

Quand j’entends parler de « gestes déplacés », j’ai dans ma tête l’image d’une femme qui, quelque part je ne sais où, est en train de prendre 50 douches pour s’en défaire. Et je ne ris pas.

Quand j’entends parler de « verbes un peu hauts », j’imagine cette autre femme qui subit les avances répétées d’un confrère, collègue, proche, inconnu, qu’importe: de quelqu’un à qui elle a dit « non » une fois, mais qui n’a pas compris qu’il y a des limites entre « faire la cours » et « être intrusif ». Et je ne ris pas.

Quand j’entends parler de « harcèlement sexuel », j’ai au cœur, là, comme un coup de couteau dans ma chaire de femme, la détresse d’une nana (ou d’un mec, parce que ça arrive à tout le monde), qui pleure dans le noir, qui se sent sale, dégueulasse, et qui ne peut qu’avoir encore plus de dégoût pour elle-même en entendant des gens rire et même parfois considérer qu’ « il/elle l’a un peu cherché ». Quand j’entends rire et relativiser, je me mets à la place de ces nanas qui subissent et qui n’osent pas parler, car « après tout une main au cul c’est pas bien grave ». Car on ne les croira pas. Car on les jugera, toisera. Qui garderont en elles des choses terribles, et se priveront de soutien, de réconfort. Et je ne ris pas.

Je pense à ces femmes, en politique ou tout autre domaine public, qui s’imaginent que si elles l’ouvrent, elles seront mises au ban par leurs pairs, puis passées au goudron et aux plumes sur la place publique des gens qui « rient de tout et de tout le monde ». Alors je ne ris pas. Car j’ai une plus haute estime que çà de la politique, et je préfère m’attacher à celles et ceux qui en font la noblesse, que je connais et fréquente et qui font avancer la société dans laquelle je vis. Non, les politicien(ne)s ne sont pas « tous pourris », loin de là, cessons de jeter le bébé avec l’eau du bain bon sang!

Quand j’entends parler de « drague un peu insistante », non, je ne ris pas. Mais alors vraiment pas. Je me souviens de ce mec très bizarre qui m’envoyait il y a quelques temps des poèmes tous les jours, et qui a finit par me faire livrer des fleurs. Chez moi. Alors que je lui ai demandé 15 fois de me laisser tranquille. Alors que je ne savais pas qu’il connaissait mon adresse. Qui m’a fait la peur de ma vie, et qui m’a causé de longues nuits blanches d’angoisse : Pendant plusieurs jours, j’ai dormi sur mon canapé, dans ma petite maison a deux étages, car j’avais une peur monstre de m’endormir seule loin de ma porte d’entrée, au cas où. Comme un enfant qui a peur des fantômes sous son lit.

Pendant que vous vous marrez de ces « filles moches qui devraient se réjouir d’être harcelées », je sens encore sur mon avant-bras la forte pression des doigts de ce mec à la drague « un peu insistante » qui a voulu que je rentre avec lui un soir, quand je marchais seule à minuit dans ma rue, en rentrant de soirée. Que j’ai réussi à repousser, mais qui aurait pu prendre l’ascendant sur moi, sans que je ne puisse rien faire. Repenser à ça, ça ne fait tellement pas rire. ça me bouffe l’estomac.

Quand vous estimez que des compliments répétés devraient être flatteurs, je repense à un ancien boulot, il y a longtemps maintenant, quand j’étais étudiante, où tous les jours un collègue me faisait comprendre que je suscitais en lui des « réactions physiques » (pour le dire poliment), et je peux vous dire que ça flatte 5 minutes mais que ça met mal à l’aise à un point… ça devient glaçant, impossible d’en rire.

A mes côtés, dans ce coin où l’on ne rit pas, il y a des tas d ‘autres nanas qui ressentent l’odeur et le souffle chaud dans leur cou de ces pervers dans le bus et le tram, qui se collent derrière nous et respirent comme des porcs en nous matant, en s’imaginant qu’on ne voit rien, alors qu’on est comme un bout de viande sous leurs yeux, et qu’on le ressent physiquement. Ça tétanise…ça ne fait pas rire.

Dans ce coin sombre, quand je lis ces histoires de harcèlement sexuel, et quand je ne ris pas aux traits d’humour qui en découlent, je pense à des tas de choses, dont je ne parlerai pas sur le net, mais qui méritent compassion et soutien plutôt que moqueries.

Quand vous ironisez, en considérant que le « harcèlement sexuel ce n’est pas bien grave » (car il n y a pas viol, vu qu’il s’agit aussi d’attribuer des degrés aux choses…), vous finissez par convaincre les nanas qui le subissent, et qui continueront à se taire.

Je dois être trop empathique, ou bien je dois tout simplement être lucide. Mais totalement sincère quand je prétends vous envier. Car j’aimerais vous rejoindre, faire des bons mots avec vous, rire gras en me tapant sur la panse, me dire que toucher le string d’une journaliste qui se penche devant moi c’est marrant et qu’il est dans la nature de l’homme d’être un peu grivois, au lieu de souffrir seule dans mon coin. J’aimerais pouvoir en rire, au lieu d’avoir pleinement conscience du mal que cela fait de subir des « gestes déplacés ». J’ai la chance de ne pas subir cela dans mon actuel milieu personnel et professionnel, mais je suis une femme, et comme la majorité des femmes, j’ai expérimenté à différents moments de ma vie « gestes déplacés » et « verbes un peu hauts ». Parfois, il a fallu attendre des années pour que je mette des mots dessus.

Heureusement, de nouvelles voix sont venues couvrir vos rires : celles des femmes politiques qui ont décidé de parler, et des hommes qui refusent que l’on souille leur image en assimilant des faits de harcèlement sexuel à leur potentielle nature. De très nombreux journalistes ont prêté leur plume à la cause des victimes qui se taisent au lieu d’en rire, et je suis si fière de travailler dans ce secteur quand je vois la presse s’investir et se faire le porte parole de celles et ceux qui ne l’ont pas.

En fait, je réalise un truc : vous êtes de moins en moins nombreux à rire de tout, mais tant que vous le pourrez, tant que vous en aurez le droit, alors nous pourrons être de plus en plus en plus nombreux à dénoncer haut et fort certains agissements, de notre côté, celui où l’on a cessé d’en rire. On appelle cela la liberté.

Loin de toute polémique, souhaitant aux victimes présumées beaucoup de courage si les faits sont avérés quant aux affaires publiques en question, espérant vivement que ceux qui crient au complot ont tort (car « jouer » sur cela serait terrible pour la cause des femmes qui subissent au quotidien le harcèlement sexuel de tous bords), je vous laisse à vos bons mots et vous laisse rire ensemble de tout et de n’importe qui. Je viendrai rire avec vous sur d’autres sujets, mais en attendant, sur celui-ci, je préfère guider toutes mes pensées, les plus humbles et les plus remplies d’amour, à toutes ces femmes, où qu’elles soient, qui elles soient, qui subissent la peur au ventre brimades, gestes honteux et intimidations dans leur entourage, leur milieu professionnel, ou bien dans des activités sportives et artistiques auxquelles elles s’adonnent. Je voudrais juste leur dire que moi (nous), le harcèlement sexuel n’est pas un sujet qui me fait rire, et qu’on est très nombreux, hommes comme femmes, dans ce petit coin sombre, à penser très fort à elles. Si vous n’avez pas encore le courage de parler, nous le ferons pour vous. Avec bienveillance et respect.