J’ai toujours rêvé grâce à toi, Flo…

« Quand mon bateau s’envole sur l’eau, j’ai l’impression d’être un oiseau »

23/05/1988. FLORENCE ARTHAUD

Crédit photo: François Darmigny

On a tous une chanson qui nous ramène en enfance dès lors que ses premières notes résonnent.

Quand je repense à mes plus jeunes années, les souvenirs les plus marquants que j’en garde sont ces longues vacances d’été que l’on passait entre cousines en Bourgogne.
Je garde de ces moments pourtant bien anodins des saveurs incroyablement douces. On n’avait pas forcément les moyens de voyager aux quatre coins du globe avec mes parents, et puis de toute façon ils bossaient, mais dans ma campagne, avec mes cousines, je n’aurais échangé ces instants pour rien au monde.

On a tous une chanson qui nous ramène en enfance dès lors que ses premières notes résonnent.

Avec mes cousines, nous adorions danser.
A cette époque, Dorothée était notre « nounou » , et il passait le mercredi après-midi un dessin animé dans lequel une fille prénommée Cynthia était une championne de GRS. Elle dansait avec des ballons, des quilles, des cerceaux, mais surtout avec un beau et long ruban mauve, et ça, ça nous faisait complètement rêver.

Avec mes cousines, nous adorions danser. Et notre rêve c’était donc d’avoir ce ruban.
C’est simple de réaliser un rêve quand t’es gosse, parce que l’imaginaire est ta deuxième maison. On y entre sans clé, avec qui l’on veut. Si tu décides que quelque chose doit exister, alors elle existe. « On dirait que… » était le début de toutes nos aventures.

On a tous une chanson qui nous ramène en enfance dès lors que ses premières notes résonnent.

Nous en avons passé des après-midi avec mes cousines à confectionner des rubans. Nous accrochions entre eux des morceaux de sopalin, voir de papier-toilette, et une fois que la chaîne était assez longue, nous nouions le tout à un morceau de bois trouvé au fond du jardin.
Ils étaient moches nos rubans, mais croyez moi, le souvenir que j’en garde, c’est qu’ils virevoltaient aussi fort que dans le dessin-animé. Comme les draps d’un prisonnier noués entre eux pour s’évader de prison, ces morceaux d’essuie-tout qui se déchiraient en trois mouvements nous emmenaient loin, au-delà du jardin, au delà de la Bourgogne, au-delà du monde réel.

On a tous une chanson qui nous ramène en enfance dès lors que ses premières notes résonnent.

Avec mes cousines, nous adorions danser.

Et par-dessus tout, nous passions des heures à organiser des « spectacles de danse » pour nos parents. Ils devaient être sacrément patients, car à l’époque nous n’avions que 2 ou 3 cassettes à passer en boucle dans notre petit poste portatif.
Parmi ces cassettes, il y en a une qui a fini usée tellement elle a tourné et tourné dans notre petite chambre, qui avant le « spectacle » se faisait loge des artistes.

C’était une cassette de Pierre Bachelet.
Pierre Bachelet, il avait une voix douce, et un sourire apaisant. Quand ma mère m’a montré sa photo dans le Téléphoche (parfois je trouve ça triste que mon Iphone ait remplacé le Télépoche de maman), je me suis dis qu’il avait la tête d’un grand oncle qu’on aimerait toutes avoir, qui nous console quand on est triste, qui nous raconte des histoires le soir.
Ce truc con que tu dis des gens juste sur une photo alors que tu ne les connais pas : « il a l’air gentil ».

On a tous une chanson qui nous ramène en enfance dès lors que ses premières notes résonnent.

Nous faisions souvent rewind sur la cassette de Pierre Bachelet, car c’est toujours sur la même chanson que nous finissions en beauté nos spectacles de danse.

Flo.

C’était NOTRE chanson avec mes cousines (Sarah, si tu passes par là et que tu me lis ^^).

Nous adorions danser.

Sur la cassette, Pierre Bachelet chantait tout d’un coup en duo avec une dame à la voix grave, et les tons devenaient soudain mineurs et mélancoliques.

C’était notre chanson. On ne savait pas si la chanson était triste ou au contraire si elle parlait d’espoir, mais elle nous hypnotisait.
Cette dame à la voix grave, ma mère m’a alors expliqué que c’était Florence Arthaud, une grande navigatrice, une femme libre, une aventurière. J’ai encore plus aimé cette chanson. Mon grand oncle m’a présenté quelqu’un que j’ai trouvé incroyable.

 » C’est incroyable pour une dame, comme ça, de partir toute seule à l’aventure sur un bateau « , je me suis dis.

Tiens. Et si je devenais ça moi aussi? Une dame libre.


Florence Arthaud et Pierre bachelet – Flo par tuffdisc

On a tous une chanson qui nous ramène en enfance dès lors que ses premières notes résonnent.

Flo, c’était le duo entre un grand oncle que je rêvais d’avoir et une femme dont la vie me paraissait atypique mais merveilleuse. Quand j’entendais sa voix, je l’imaginais sur son bateau, et je comprenais alors pourquoi elle oscillait en permanence entre espoir et mélancolie.
Je l’imaginais libre, mais un peu seule, le vent dans les cheveux, la peur face aux vagues, le sel des embruns au dessus des lèvres.

Avec mes cousines nous adorions danser.
Flo, c’était le final de notre spectacle, et avec nos rubans nous faisions de grands gestes théâtrales pour dessiner les vagues. Nous ne dansions pas, nous étions sur le bateau avec la dame à la voix grave, et mon grand oncle arrivait pour la prendre dans ses bras, et à la fin ils voguaient tous les deux sur une mer calme et apaisée.
Je ne connaissais évidemment pas Florence Arthaud, mais j’ai voyagé sur son bateau chaque jour pendant plusieurs été.

On a tous une chanson qui nous ramène en enfance dès lors que ses premières notes résonnent.

Quand Pierre Bachelet est mort, j’ai pleuré.
Je n’étais plus une petite fille, c’était un matin de cours à Sciences Po, et mon prof de culture G avec qui nous passions en revue l’actualité à chaque début d’heure a ironisé sur cette « info » dont il jugeât qu’elle ne changera pas la face du monde. Mon grand oncle était un has been.

Quand le cours fut terminé, dans un coin de la grande école, j’ai pleuré. Parce que le monsieur de la cassette, au sourire tout doux, il n’a pas changé le monde, c’est vrai, mais pour moi il fut tout un monde.

Ça faisait un moment que je n’écoutais plus la cassette, et de toute façon les ipods avaient remplacé nos petits postes de gamine. On ne passait plus des étés à écouter les mêmes chansons en boucle, car CD puis MP3 avaient rendu nos musicothèques beaucoup plus fournies, et nous zappions mille fois plus vite les chansons. Ce jour là je suis rentrée chez moi et comme pour m’excuser de l’avoir un peu oublié, j’ai repassé cette chanson de mon grand oncle au sourire si doux.

Flo.

Tout est revenu, le ruban, le bateau, la sensation de liberté mais de solitude. Et Florence Arthaud.
J’ai cherché ce qu’elle devenait, la dame à la voix grave. J’ai été un peu triste, car avec le temps, sa vie était devenue plus difficile, et elle s‘était aventurée dans des endroits bien plus dangereux que l’océan. Mais elle était toujours cette aventurière insoumise. Mon monde était toujours là.

On a tous une chanson qui nous ramène en enfance dès lors que ses premières notes résonnent.

Mes collègues se moquent gentiment de moi quand je leur dis que je suis « fan » de Pierre Bachelet (quand on connait mes goût musicaux actuels, c’est vrai que c’est étonnant…), que c’est le chanteur de mon enfance, qu’il suffit d’une mesure de Flo pour que je fonde en larme, ou de « l’an 2001 » pour que je sautille comme un cricket (ça sautille un criquet ?). C’est drôle, je ne suis pas variété française, mais j’adore les paroles de Flo. Je les trouve belles et poétiques.

Je ne suis plus cette petite fille qui ne partait pas très loin en vacances mais dont l’imaginaire la faisait voyager bien plus haut que mes copines n’étaient jamais allées avec leur parent, et qui avait l’impression que ses été entre cousines étaient les plus beaux du monde (et ils l’étaient). Mais régulièrement, je rends visite à mon grand oncle, car ces moments où j’écoute Pierre Bachelet , un peu en douce je l’avoue, ils me permettent d’en retrouver les parfums.

On a tous une chanson qui nous ramène en enfance dès lors que ses premières notes résonnent.

Ce matin, j’ai appris que la dame à la voix grave et triste était morte. Elle n’est pas morte sur l’eau, mais dans les airs. Elle a eu un accident. C’est parfois tellement injuste la vie. Même qu’il y avait une gosse de 25 ans à côté d’elle. 25 ans…

Tout comme Pierre Bachelet, je ne la connaissais pas, et pourtant, ce matin, j’ai l’impression d’avoir perdu quelqu’un qui m’est très très cher.
Je n’ai pas compris tout de suite pourquoi j’étais à ce point affectée par cette nouvelle. J’ai pleuré sous la douche, j’ai pleuré en me maquillant, j’ai pleuré en buvant mon café.
Et puis à la radio, l’animateur a rappelé ce duo que Florence Arthaud, grande navigatrice et femme au cœur d’or, avait enregistré il y a des années. Un duo avec Pierre Bachelet, et il en a passé les premières notes.

Flo.

Avec mes cousines, nous adorions danser.
Dans ma salle de bain, le fer à lisser dans une main, ma touffe de bouclettes rousses dans l’autre, j’ai soudain eu à nouveau 7 ans. Mon grand oncle est venu sécher mes larmes et il a pris la dame à la voix grave dans ses bras. Etre libre, c’est risquer à tout moment de voir son bateau prendre un chemin d’où il ne reviendra pas. C’est ça qu’elle disait la chanson, enfin je crois.
Alors, dans ma salle de bain pas plus grande que la loge d’artistes de mon enfance, j’ai dansé sans m’en rendre compte.

On a tous une chanson qui nous ramène en enfance dès lors que ses premières notes résonnent.

Florence Arthaud est pour moi ce morceau de ruban qui tournoie dans les airs.
Elle est à la barre du bateau qui m’a fait voyager quand j’étais gamine.
Elle est ce lien très fort avec mes cousines que le temps a peu à peu dénoué, comme les sopalins du ruban, et que je regrette.
Elle est celle qui fit rêver une gosse de 7 ans, la première femme libre et insoumise que j’ai admirée.
Elle est toujours pour moi cette dame un peu triste à la voix grave, qui explique à mon grand oncle que si parfois, seule sur son bateau, elle a un peu peur des rochers et de l’inconnu où l’emmènent ses voiles, elle préfère cette sensation d’être un oiseau qui vole plutôt qu’un caillou qui passera sa vie au même endroit, à se demander où justement ils vont, ces bateaux.

Dans le bus, j’ai écouté en boucle « Flo » avant de me rendre au travail. Je sais que cette chanson est une anecdote dans la vie de Florence Arthaud, je sais aussi que d’autres grandes âmes ont perdu la vie ce matin dans le même hélicoptère, et ça me peine terriblement aussi, mais aujourd’hui j’ai envie de partager avec toi cette chanson que tu trouveras peut-être un peu kitsch, mais qui est infiniment précieuse à mes yeux.

On a tous une chanson qui nous ramène en enfance dès lors que ses premières notes résonnent.

Flo.

C’est le final de mon spectacle de danse.
C’est la porte de mon imaginaire d’enfant qui a construit la personne que je suis aujourd’hui.
C’est la saveur et les parfums d’une enfance heureuse, infiniment heureuse, même dans une petite chambre de Bourgogne.
C’est ma mère qui me parle d’une femme aventurière qui n’a pas peur.
C’est mon grand oncle au sourire doux et une dame à la voix grave qui, je l’espère, se sont retrouvés tout la haut.
C’est quelque chose qui me permet de retrouver mes sensations et mes rêves d’enfant, un voyage dans le temps. Je sais que ça n’a pas de prix.

On a tous une chanson qui nous ramène en enfance dès lors que ses premières notes « raisonnent ».

Avec mes cousines nous adorions danser.
En secret, je referai un ruban de sopalin ce soir. Comme la gamine du dessin-animé, comme la gamine de ces étés merveilleux, je sais qu’il fera de jolis cercles en fendant l’air, mon ruban de papier.

Quand on est enfant, on se construit des mondes où l’on tente en vain de retourner une fois devenu adulte. En lisant plein de livres, en voyageant beaucoup, en écrivant même. Quand parfois, il ne suffit finalement que d’un parfum ou d’une chanson pour cela. On ne retrouve ces mondes là qu’en retrouvant son âme d’enfant.

Florence Arthaud est la première femme que j’ai voulu être. Elle m’a emmenée sur son bateau, et ça m’apaise d’y retourner quand j’en ressens le besoin, juste avec une chanson.

Elle restera un bout de ruban mauve qui tournoie dans mon cœur. Libre, portée par le vent.

Madame à la voix grave et un peu triste, je te souhaite de reposer en paix. Si tu vois mon grand oncle là haut, je suis sure qu’il te chantera à nouveau :

« Flo, même si la pluie te mouille parfois et les vagues tournent autour de toi, c’est toi qui les mènes en bateau ».

Crédit de la photo d’illustration de l’article: « dessins-animés.com »