Femmes des rues Bordelaises: nous qui passons sans vous voir…

10% de rues à Bordeaux sont de genre féminin, d’après l’analyse data d’Armand Gilles. Qui sont-elles? De Manon Cormier à Amélie Raba Léon,visite guidée…

Il y a un peu plus d’un an, mon pote Armand Gilles a analysé des données data et a sorti un chiffre qui fit bondir tout le monde (alors que c’était sous nos yeux…) : 10% seulement des rues de Bordeaux sont de genre féminin. Tout le monde a crié au scandale, mais un an plus tard, quand la bourguignonne que je suis demande aux gens « c’est qui Pauline Kergomard ? C’est qui Amélie Raba Léon ? » à un bordelais de naissance, il n’y a toujours pas grand monde pour me répondre. Au final, à part Armand, qui s’est intéressé à ces 10% de nanas… ? J’ai donc ouvert quelques bouquins, lu des articles de journalistes qui ont été plus loin que le bout de nos nez et du buzz, j’eus quelques grooosses déceptions (et oui, c’est pas parce que t’as ton nom sur une plaque que t’es une héroïne…), et je vous propose de voir le verre à moitié plein en rendant hommage à ces femmes des rues que l’on croise sans les voir. Et parce que dans l’ombre, tout comme ces anonymes qui ont fait l’histoire sans finir « émaillées », il y a à Bordeaux des nanas qui arpentent les artères, quel que soit leur genre, pour porter des projets qui dépotent, et je suis fière de vivre dans une ville qui portent des valeurs humanistes ! Il eut été dommage de ne tirer qu’un constat d’échec de ce chiffre…

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« Élire parmi les éminentes
Celle qui me ferait frissonnante,
Parmi toutes celles qui surent s’ébattre,
Qui surent aimer qui surent se battre,
Mes sœurs innées mes philippines,
Mes savantes et mes Bécassines. »
Juliette Noureddine, Rimes Féminines

muses

Il y a un peu plus d’un an maintenant, mon ami Armand Gilles, qui –parmi ses nombreux talents- fait parler les données numériques, a fait une analyse data des rues de la capitale aquitaine qui fit grand bruit : si Bordeaux, dans ses petits surnoms affectueux de « Belle Endormie » ou « Merveilleuse Éveillée » désormais, semble avoir le visage d’une femme pour ses adorateurs, ses artères sont pourtant genrées à l’inverse. Avec 90% de rues portant un nom masculin, la gente féminine est peu représentée sur les plaques bleutées de notre ville. Pas plus ou pas moins qu’ailleurs, précisa rapidement Armand qui étendit son analyse de données à d’autres villes. Souviens toi, Sud-Ouest en avait parlé.

On s’insurgea un peu, on trouva cela anormal, puis on se souvînt brièvement que les femmes avaient été exclues de l’histoire alors que de brillantes et courageuses nanas l’ont pourtant faite, puis on passa à autre chose. Peut-être parce que le « mâle » était fait, et que l’on n’y peut pas grand-chose, au final.

L’étude d’Armand, au-delà des débats qu’elle engendra, m’a passionnée : faire parler des chiffres que l’on a tous les jours sous les yeux, leur donner un sens et les rattacher à notre histoire comme à notre quotidien, c’est un métier qui réconcilie la littéraire pur-beurre que je suis avec l’informatique et la science (ça, c’était pour la partie big-up au super taf de mon ami).

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Ah oui, alors ça c’est la seule photo que j’ai trouvé avec toi Armand… Mais les gens iront sur ton Twouitter, ton facebouc, et ils verront comment t’es beau!

Dans un premier temps, comme tout le monde, 10% de rues portant un nom de femmes, j’ai trouvé ça dingue. Alors je lui ai demandé de me fournir la liste détaillée de ces rues. Et vous savez quoi ? Ce que j’ai trouvé encore plus dingue, en décortiquant cette liste, c’est que sur ces 10% de femmes, hormis les grandes figures célèbres de ce trop court inventaire, beaucoup n’étaient justement pour moi que des rues. Des points de rendez-vous, des numéros où sonner chez mes potes. Des petits bouts de carte, des noms que je devais réécrire 4 fois de suite pour que Google Map me les trouve, car je connaissais mal leur orthographe, tandis que je marchais le pas pressé de trouver une boutique ou un resto. Sans même prendre le temps de m’intéresser à elles, ces femmes de rues que l’on croise sans les voir, nous qui nous insurgeons bien fort qu’elles soient si peu nombreuses. Moi, la féministe qui tend l’oreille tel un chien de talus dès que le moindre mot sexiste lui parvient, et qui a le cerveau qui fume à chaque fois qu’une marque se sent obligée d’exhiber un bout de nichon pour vendre son gel douche au monoï, tandis que banquiers et conducteurs de grosses voitures sont majoritairement des hommes dans les spots de pub, je me suis déçue… Et j’ai été déçue que la polémique ne soit pas justement l’occasion de parler de ces femmes.

J’ai alors levé les yeux au ciel, puis les ai plongés dans des bouquins. Le moindre hommage que l’on puisse rendre à ces nanas qui ont eut droit, à une époque bien plus phallocentrée, à une plaque émaillée pour l’éternité, c’est de se remémorer leur destin. Leur histoire. La notre. Et surtout, celle de Bordeaux. Et essayer de comprendre pourquoi ce chiffre de 10%, au lieu de s’insurger et de tourner la page, sans prendre un minimum de recul…et en les laissant dans l’impasse.

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Tout d’abord, pourquoi si peu de noms de femmes ?

De nombreux historiens se sont penchés sur l’histoire des villes à travers le nom des rues, et les ouvrages à ce sujet sont passionnants. Dans « Le Nouveau Viographe de Bordeaux, guide historique et monumental des rues de Bordeaux » (une véritable Bible si vous voulez tout apprendre de l’histoire de chaque rue, il y a des anecdotes géniales !), Robert Coustet rappelle que l’héritage historique laissé par le nom des rues ne représente qu’un système de valeurs établi à une époque précise. Les noms ne traduisent pas forcément des grandes figures objectives et héroïques de l’époque, mais de celles selon les normes et la politique d’une période donnée.

C’est tantôt la religion, les grandes guerres ou les régimes politiques qui ont marqué le visage des villes (aujourd’hui, on a plutôt tendance à privilégier les noms d’artistes ou encore d’écrivains). En ce sens, on notera qu’à Bordeaux, une association lutte pour faire débaptiser des noms de rues en raison du passé « négrier » de ceux qui furent immortalisés par une plaque. En effet, pour beaucoup d’entre elles, les noms de rues des villes et villages ont fréquemment été accordés à de riches donateurs, et à l’époque du commerce triangulaire, les marchands bordelais avaient un certain pouvoir. 22 rues au total seraient concernées dans la capitale aquitaine, mais il serait très difficile pour la Mairie de mener cette démarche (pour comprendre je vous invite à lire ce passionnant article de rue 89). L’odonymie a ainsi connu des époques avec des règles différentes : par exemple, au Moyen-Âge, on privilégie les noms « fonctionnels » comme « place de l’église », « place du marché », etc. Jusqu’à la Révolution, ce sont les grandes figures du royaume que l’on « plaque », puis les révolutionnaires débaptiseront de nombreuses artères et apparaîtront les « rues de l’égalité », « place de la nation », etc. Les guerres successives laisseront ensuite leurs traces dans l’odonymie commémorative. Les femmes en furent longtemps exclues, c’est assez récemment à travers les Résistantes, qu’elles investirent alors les rues.

De ce fait, pour revenir à nos moutons, il faut se souvenir que les femmes ont longtemps été reléguées à une sphère privée, et n’ont ainsi pas fait ce que l’on pourrait appeler la « grande histoire » : pas de femmes Générales, peu de femmes politiques en dehors des reines et épouses, des inventrices souvent tombées dans l’oubli, intellectuelles et artistes devant lutter pour se faire accepter…les femmes bannies de la vie publique ne pouvaient que l’être des rues. Pas si étonnant, donc, que seules 10% des rues, à Bordeaux comme ailleurs, leurs soient accordées. Cela aurait mérité d’être rappelé et creusé, quand l’étude est sortie, pour comprendre ce chiffre et mettre en lumière les remarquables avancées de la société en ce sens (oui, j’aime bien quand on essais de voir le verre à moitié plein et que l’on parle des gens qui se battent pour de chouettes valeurs humanistes…). Mais nous n’avons pas tous le talent d’Armand pour faire parler les chiffres…

La liste des « 10% » sous les yeux, j’ai commencé à « creuser », en décortiquant ces fameux noms de rues « féminines » que m’a très gentiment envoyés ce magicien numérique. Il me prévient d’emblée : il faudra faire du « tri » dans l’extraction : le genre féminin ne veut pas dire que la rue parle d’une femme.

Qui sont alors ces 10% de « privilégiées »?

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« Les copains, y a cette fille qui va passer pour lire quelques bouquins! » (quand Olivier m’aide à réaliser ma petite enquête…) (t’as vu, je te montre tout…)

Premières recherches et premières déceptions pour la féministe que je suis, quand j’ai commencé à fouiller dans les bouquins et dictionnaires de rue (merci au passage à Olivier Demangeat qui m’a ouvert ses livres): primo, tous les « Camille » sont des mecs (oui, non Bordelaise d’origine, j’avais bon espoir que les Camille Julian, Camille Duluc et autre Camille Flammarion soient des nanas…et beh non !). Secondo, parmi les noms de rue au féminin, il y’avait beaucoup de prénoms sans noms de famille (à vrai dire, une très grande partie des rues portant un nom de femmes sont concernées par cela…). La raison la plus fréquemment évoquée ? Il s’agirait de femmes ou filles de riches propriétaires, ayant souhaité faire un cadeau à celles-ci, ou bien de riches héritières et donatrices. Bref, rien de très militant, ou qui évoque un passé historique qui fait rêver. Avoir une plaque à son nom ne signifie pas être une grande héroïne (au final c’est rassurant, cela montre bien que l’odonymie ne reflète pas le vrai rôle des femmes dans l’histoire, mais juste sa transcription à un moment donné). Que représente donc, au final, ce chiffre de 10%… ?

Pour d’autres prénoms, la raison me console un peu. Il s’agit de religieuses : des Saintes (rue Sainte Luce, rue Sainte Léonie, etc), ou bien des sœurs qui, nous le verrons par la suite, se sont consacrées aux autres avec courage et générosité. La place la plus « politique » accordée aux femmes pendant longtemps… Pour se consacrer aux autres, il fallait ne pas avoir de famille ? Nombreuses sont les « héroïnes » qui demeurèrent célibataires, religieuses comme civiles… Passons.
Tertio , Armand m’avait prévenu, il y a des noms de rue féminins qui ne sont pas des femmes en tant que telles : Cours Alsace-Lorraine, la Victoire, la Croix Blanche, les Lilas, toussa toussa. On ne peut donc pas vraiment les considérer comme des hommages au beau sexe…

Et enfin, (quatro ou quadro ? pas envie de googliser…), fait relevé à la suite des chiffres mis en lumière par Armand, aux femmes ont généralement été accordées des impasses et petites artères, quand boulevards et grosses avenues sont majoritairement nommées par des noms masculins. Hasard ? J’en doute… La raison la plus souvent évoquée: les petites rues sont antérieures aux grosses artères, et les noms de femmes ont été donnés plus tardivement aux rues (ou bien ont été donnés à des artères re-baptisées, or les boulevards et avenues le sont moins souvent). On ne se privera toutefois pas de penser qu’il fut dans tous les cas inconcevable de mettre un bracelet de naissance rose à un immense boulevard.

Une fois ce premier constat fait, si l’origine de certains noms ne fait pas consensus chez les historiens et urbanistes (il y a également des noms rues dont on n’a jamais trouvé trace de l’histoire, et qui ne laissent place qu’à des supputations), je me suis retrouvée avec une liste de nanas dont j’eus envie de faire une plus intime connaissance. Qui sont-elles ?

Il y a bien entendu les grandes figures, que l’on ne présente plus, qui sont connues de tous : Jeanne d’Arc, Alienor d’Aquitaine la princesse rebelle, Camille Claudel, Colette, Anne Franck, ou encore Rosa Bonheur.
Et il y a celles dont le nom nous est familier mais dont nous ne connaissons pour la plupart que peu l’histoire. Suivez-moi dans une petite visite guidée du Bordeaux au féminin…

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Rue…Pauline Kergomard : la fondatrice !

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Source: Mairie de Puissay

Elle est née à Bordeaux en 1838, et est à l’origine de l’école maternelle. Institutrice à 18 ans, elle accorda très jeune un rôle primordial à l’éducation et à l’épanouissement des enfants et jeunes adolescents. C’est elle qui contribua à transformer les asiles d’accueil en écoles maternelles, passant d’une vocation sociale à un objectif éducatif et scolaire. Pour elle, il était essentiel de permettre aux enfants dès leurs plus jeunes années de développer leurs capacités à juger, tester, apprendre, et prendre connaissance de leur environnement. Elle proposa alors dans ces établissements des activités ludiques adaptées à chaque étape du développement des petiots, et forma les éducatrices à susciter la curiosité de ceux-ci. Il n y’a donc pas que Charlemagne qui eut cette idée folle d’inventer l’école…

Cliquez ici pour aller plus loin.

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Rue…Manon Cormier : la pionnière !

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Source:ffi33

Écrivaine morte pour la France, son nom est inscrit au Panthéon.
A 20 ans, elle est parmi les premières femmes à entrer en fac de droit à Bordeaux ! C’était une femme engagée, dans la vie étudiante, dans des associations caritatives, et une fervente militante pour le droit des femmes (elle fut la fondatrice et présidente de la section girondine de la Ligue française pour le droit des femmes). Elle sera la première femme secrétaire de la Conférence du Stage puis accédera au poste de sous-directrice au ministère du ravitaillement, avant d’être arrêtée par la Gestapo, puis déportée. Ce poste lui permit d’aider les résistants français, en fournissant de fausses identités et en assurant la transmission de messages. Les historiens évoquent une dénonciation par la police française elle même…
Déportée à Ravensbrück, elle mourra à son retour en 1945, trop affaiblie par les effroyables conditions de détention qu’elle aura subit, parmi les « Nacht and Nebel ».
Des rues, allées, résidences portent aujourd’hui son nom à Bayonne, Bassens ou encore Ambès ; C’est une très grande dame…

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Place…Amélie Raba-Léon : la riche donatrice !

C’est drôle, le nom de cette place m’a toujours fait penser à une chanson de Bobby Lapointe (il a du boboo Léon il joue du bandooonéon), je trouve que ça sonne joliment à l’oreille. Et comme beaucoup de bordelais (avouez…), je ne me suis jamais demandé qui était cette Amélie !
C’est une grande bourgeoise, qui mourût très riche, et légua une grande partie de sa fortune aux œuvres de Bordeaux, ainsi qu’au consistoire israélite pour que chaque année des prières soient faites pour le repos de son âme et de celle de son mari, et pour l’entretien de leur tombe (aujourd’hui disparue). Elle fut mariée deux fois (la deuxième fois à Abraham Edmond Léon, Raba était son nom de jeune fille), et vécut dans une demeure bordelaise bourgeoise où vivaient également la famille Mauriac. Ok, on ne peut pas dire que ce soit une grande héroïne, mais au moins maintenant vous saurez qui c’est !

Un article de Sud-Ouest pour aller plus loin: un testament contesté.

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Rue…Laure Gatet : la brillante !

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Source: Site internet Mémoire Vive

Elle est née dans la Creuse, et fit une partie de ses études à Bordeaux. C’était une très brillante élève. Elle obtient son diplôme universitaire de pharmacienne, puis poursuit ses recherches avec une thèse de biochimie, sur la maturation du raisin. En 1940, elle s’engage dans la résistance, pour lutter contre la propagande nazie. Elle sera arrêtée en 1942, puis déportée en 1943 dans le camp d’Auschwitz, où elle décédera. Les historiens rapportent qu’en pénétrant dans le camp, après un terrible voyage de 3 jours entassées dans un wagon à bestiaux, les femmes dont elles faisaient partie entonnèrent la Marseillaise. Toutes savaient qu’elles n’en reviendraient pas… Laure Gatet n’avait même pas 30 ans quand elle fut emportée par les conditions effroyables de « vie » dans le camp.

Il faut savoir que dans son Périgord natal, sa mémoire est très vive: les périgourdins l’ont désignée « personnalité périgourdine préférée » en 2013.

Pour aller plus loin: Mémoire Vive

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Place…Marie Brizard : la femme d’affaires !

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Pub Marie Brizard 1954

L’entreprise est bien connue de ceux qui ne sucent pas que des glaçons, ou encore des habitants de la rue Fondaugège, mais connaissez vous ses origines ? Marie Brizard était une femme d’affaires célibataire (j’aime bien le préciser…) qui mena sa barque avec talent, et, fait rare à l’époque, qui transmit la tète de son entreprise à une autre femme à sa succession. Fille de tonnelier, l’histoire raconte qu’en 1755, âgée d’une quarantaine d’année, alors qu’elle se rendait sur les quais, elle croisa un marin antillais (ou un esclave, selon les sources) à l’agonie, et décida de le soigner. Elle en prit soin, le fit hospitaliser, et une fois sur pieds, pour la remercier, celui-ci lui confia alors sa recette d’anisette aux 11 aromates, boisson qui faisait fureur à l’époque à Bordeaux, en plein commerce des épices. Marie s’associa à son neveu Roger, qui voyageait fréquemment vers les îles lointaines et lui ramena les ingrédients nécessaires à l’élaboration du doux nectar, et ils fondèrent la société Marie Brizard et Roger. Un succès qui ne cessa de croitre, et une personnalité très forte qui alimenta l’imagerie de la marque pendant des décennies.

Un article de Bordeaux Gazette pour aller plus loin: Marie Brizard

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Rond Point…Marie Fel : l’oiseau sans cage !

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Marie Fel par Quentin De la Tour

Voilà une femme libre en son temps ! Elle est née à Bordeaux en 1713, et elle n’a que 20 ans quand elle chante pour la première fois à l’Opéra de Paris. Rameau, Lully : sa voix continuera d’enchanter les foules ou les salons privés jusqu’à ses 70 ans ! Elle meurt à 80 ans, sans jamais avoir été mariée mais en ayant donné 3 enfants à 3 amants différents. Depuis que je sais ça, je ne vois plus ce rond point du même œil !

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Rue…Jeanne Jugan : la Sainte !

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Source: InfoBretagne.com

Comme je l’ai évoqué, nombreuses sont les religieuses qui donnèrent leur nom à une rue. Elle fonda la congrégation des « petites sœurs des pauvres ». Pour la petite histoire, quand elle avait 18 ans, un beau marin la demande en mariage…elle mit 6 ans à réfléchir (le mec patient, quand même…), pour finalement se donner à Dieu et aux plus démunis. Elle n’est pas bordelaise (née à cancale en 1792), et fut canonisée par le pape en 2009. Parce que se refuser à un aventurier pour s’occuper des autres, c’est quand même de l’altruisme pur ! (je déconne…quoi que).

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Rue…Jenny Lepreux : le cœur de Saint-Augustin !

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Source: Association Saint Augustin

Jenny est une religieuse née en 1809 qui rentra très jeune dans les ordres, et qui lutta avec acharnement contre la misère : elle fonda la paroisse Saint-Augustin, célèbre quartier bordelais aujourd’hui. A l’époque, elle y créa des asiles d’accueil et orphelinats pour les plus démunis, dans un quartier de Bordeaux qui comptait surtout des domestiques harassés par le travail, qui n’avaient pas le temps de s’occuper des plus jeunes enfants ou des vieillards.

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Rue…Marguerite Crauste : la Résistante !

C’est une figure de la Résistance à Bordeaux, durant la Seconde Guerre Mondiale. Elle s’est engagée dès juin 1940, elle avait alors 43 ans. Elle contribuait à couvrir les réfractaires, fournir de faux papiers d’identité, faire passer des munitions. Elle fut arrêtée et torturée au Fort du Hâ (comme de nombreux Résistants à l’époque), c’est la libération de la ville qui la sauva.

Pour aller plus loin: Memoresist

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On s’étonne que Flora Tristan, militante féministe décédée en 1844 à Bordeaux, n’ait pas de rue à son nom. Sa tombe est au cimetière de la Chartreuse. Mais les grandes dames oubliées de l’odonymie sont nombreuses… Plutôt que de nous en plaindre, il est essentiel de comprendre les causes de cet oubli pour garder en tête qu’à tout moment l’histoire peut se répéter (voyez à quel point les droits des femmes continuent aujourd’hui d’être contestés, en de nombreux endroits du monde).

Il faut aussi, à mon sens, encourager et se réjouir des nombreuses actions menées par les municipalités pour réduire ce clivage : écoles, établissements, nouvelles rues, beaucoup portent volontairement le nom de grandes figures féminines pour rendre plus égalitaire le visage des villes, même si le fossé est immense.

Lorsque les chiffres d’Armand sont sortis, on a pointé la ville du doigt: mais nos politiques actuels sont ils responsables de 2000 ans de sexisme ordinaire ? Bien sur que non… Ils ont toutefois le pouvoir de faire bouger les choses, et je me réjouis de vivre dans une ville où la place des femmes est au cœur des préoccupations de la Municipalité et de très nombreuses associations. J’ai assisté récemment, dans les salons du Palais Rohan, à des débats passionnants durant les Sociétales, qui mettaient des parcours et des réussites au féminin en avant. Un positivisme que j’aime, des encouragements qui –sans faire oublier que le plafond de verre existe bel et bien- nous permettent de croire que le sexe ne détermine pas un destin. Parmi les témoignages qui m’ont marqués, celui de Rama Yade, cette femme est juste lumineuse.

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La lutte contre toutes formes de discriminations et la représentativité à part égale des hommes et des femmes dans la vie publique est aujourd’hui un véritable cheval de bataille qui permettra potentiellement de rectifier le tir pour les générations à venir. C’est inscrit dans la loi.

L’étude d’Armand nous montrait d’où on part, mais s’insurger du passé ne doit pas nous faire oublier là où l’on veut aller.

Le buzz pour le buzz, ça ne sert pas à grand-chose…parmi les commentaires qui ont défilé à l’annonce de chiffre de 10%, qui au final a pris le temps de s’intéresser à ces femmes à part Armand ? Qui s’est penché sur leur passé ? Quelques journalistes et des historiens, mais nous, on a vite tourné la page, et nous continuons de nous donner rendez-vous rue Pauline Kergomard sans même nous demander qui nous accueille…les rues sont pavées d’ignorance, mais pas de mauvaises intentions c’est toujours ça. Si l’histoire de celles-ci n’est pas méconnue de tous, évidemment (les bordelais de naissance connaissent très certainement ces dernières), l’occasion aurait cependant été de faire un énorme focus sur elles, plutôt que de « pleurer sur le lait renversé », comme disait mamie…

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Femmes des rues, femmes de grandes vertus, que vous ayez été de brillantes figures, de riches héritières ou bien de courageuses anonymes, je ne passerai plus sans vous voir. Si 10% d’entre vous ont eu la chance d’être « plaquées » et d’ainsi passer à la postérité, je sais que parmi celles qui arpentèrent ces mêmes rues il y a des années, les héroïnes étaient bien plus nombreuses. Les avenues comme les livres d’histoire écrèment le passé et noient dans les foules qui se succèdent les princesses ordinaires : lutter contre le harcèlement des rues, et si c’était aussi se souvenir de vous ? Et vous rendre hommage en braquant désormais les projecteurs sur toutes celles qui, dans les rues de notre belle ville de Bordeaux, courent en baskets, pieds nus ou en talons aiguilles pour porter des projets qui en changeront encore et toujours le visage.

Un gros merci à Armand pour son aide. Voici un autre article qui parle de son étude, présentée lors d’une conférence « Des datas, des citoyens et la ville »: http://www.bordeaux-metropole.fr/actualite/le-genre-des-rues-par-armand-gilles

Pour aller plus loin, et parce que là je n’ai fait que survoler le sujet, je vous invite à dévorer les dictionnaires sur les noms des rues de Bordeaux, notamment celui que j’ai cité (Le Nouveau Viographe de Bordeaux, guide historique et monumental des rues de Bordeaux » , Robert Coustet)