J’ai toujours rêvé de perdre mon escarpin à minuit…

« Le fils du roi fut toujours auprès d’elle, et ne cessa de lui conter des douceurs ; la jeune demoiselle ne s’ennuyait point, et oublia ce que sa marraine lui avait recommandé ; de sorte qu’elle entendit sonner le premier coup de minuit lorsqu’elle ne croyait pas qu’il fût encore onze heures : elle se leva et s’enfuit aussi légèrement qu’aurait fait une biche. Le prince la suivit, mais il ne put l’attraper ; elle laissa tomber une de ses pantoufles de vair, que le prince ramassa bien soigneusement. »
Cendrillon, Charles Perrault

 

Papotiche_cendrillon

Souvent, à minuit largement passé, perchée sur mes hauts escarpins, sur le trajet qui me ramenait de chez des amis à chez moi, je me suis à prise à tuer le temps en imaginant perdre l’un de mes souliers, que celui-ci soit ramassé par un prince charmant (enfin, un grand, brun, musclé, beau, trentenaire, pas farouche, riche et cultivé. Oui un Prince, c’est bien ça), qui ferait ensuite le tour de Bordeaux pour me retrouver…. Il faut dire que ça aurait été plausible. Du moins la première partie : je m’étonne de n’avoir jamais perdu une chaussure au vue du nombre de fois où je suis rentrée chez moi en claudiquant, tant les mojitos m’avaient fait perdre toute féminité dans ma démarche.
Cela ne s’est bien sur jamais produit. Oh bien sur, j’en ai perdu des choses sur mes trajets à pieds en solitaire : mon téléphone un nombre incalculable de fois, mes clés, des briquets, le numéro de téléphone qu’un mec avait glissé dans ma poche, mon foulard ou encore le petit gilet noué autour de mon cou en guise de foulard, mais jamais de prince pour me les ramener.
Il faut dire que passée une certaine heure, les rues sont loin d’être peuplées d’âmes charitables, plus promptes à ramasser votre soulier qu’à vous regarder tortiller des fesses à chaque pas haut perché.
Ce que Charles Perrault ne dit pas, c’est que la marraine de Cendrillon lui a fortement recommandé de rentrer à minuit, car à partir de 23h59, sa robe de salope se transformerait en vilaines guenilles, de façon à ce qu’elle puisse se taper le trajet retour sans risquer de se faire siffler. » Heureusement », la morale de cette histoire est inculquée aux gamines d’aujourd’hui :

«ne rentre pas trop tard si tu es habillée en jupe, sinon il pourrait t’arriver quelque chose ! »

Et que pourrait-il bien nous arriver ? Quel mal y’a-t-il a sortir (et rentrer) bien habillée, en jupe un peu trop courte ou en pantalon un peu trop moulant, au point de devoir culpabiliser ? Qu’avons-nous à craindre ? Quel est ce poids que l’on fait peser sur nos épaules ?
Celui de la culpabilité…
Depuis quelques heures, l’histoire de Jack Parker fait le tour de la toile, et nous apporte un début de réponse : si tu n’enfiles pas tes guenilles Cendrillon, alors tu mets ton corps à disposition des autres, et ne viens pas te plaindre s’ils en font ce qu’ils en veulent car « tu l’auras bien cherché ».
Jack Parker, c’est une jeune fille jolie, drôle, émancipée, qui n’a pas sa langue dans sa poche, ancienne rédac chef de Madmoizelle.com, qui tient un blog dans lequel elle livre sans tabous ses opinions. C’est une fille de caractère, mais au final, qu’elle en ait ou pas ne change rien au fait que « ce qui lui est arrivé » soit parfaitement inacceptable.

Je vais te la faire courte, et te propose plutôt d’aller lire l’intégralité de son billet, dans lequel après pas mal d’hésitations (car tout premier réflexe, après un traumatisme, est de se taire), elle raconte le geste plus que déplacé qu’a eu un homme à son égard, alors qu’elle rentrait un soir, seule, en métro.
Ce dernier, faisant mine de se baisser, à glisser les doigts sous sa jupe, et a commencé à la pénétrer à travers le collant. Jack Parker s’est défendue (on apprendra que ce n’était malheureusement pas la première fois qu’elle subissait ce genre d’agression), des passagers ont fini par comprendre ce qu’il s’était passé et on jeté le mec hors du métro, à la prochaine station.
Traumatisée, mais très en colère de voir que ce genre de faits étaient malheureusement un quotidien pour pas mal de nanas, lassée de devoir faire attention à tout, tout le temps, elle a écrit un long billet pour raconter sa mésaventure et exprimer son ras le bol. Et là, les réactions que son histoire a suscité ont été une deuxième agression à encaisser :

des internautes n’ont retenu que le fait qu’elle portait une jupe ce soir là, et l’ont accusé « de l’avoir bien cherché ». Que les nanas d’aujourd’hui se font belles mais se plaignent après que ce genre de choses se passe. Que certaines fringues sont des « pousse-au-viol ». Enfin je ne vais pas faire état de l’ensemble des propos tenus par ces cons car ça me fout les boules comme rarement.

Elle a donc écrit un second billet pour dénoncer ces commentaires, et la toile enfin s’émeut, et s’étonne de voir autant de mecs s’attaquer à une nana qui s’est tout de même fait violer (oui, la pénétration digitale forcée est un viol). Tu peux retrouver tout ça ici : « et après on s’étonne que le premier réflexe soit de baisser les yeux… »

On s’étonne ? Non, pas tous.

Nous, les filles, on sait bien que ces connards existent, car on les croise tous les jours. Et rares sont ceux qui s’étonnent quand on se fait traiter de « salope » en pleine rue. Alors qu’il n’est même pas minuit. Alors que notre jupe n’est pas si courte que ça. Alors qu’on a quand même le droit de porter une jupe bordel.
Le plus terrible, c’est que ça se passe partout.
Tout le temps.
Certains ne vont pas jusqu’au viol, mais ne comprennent pas que l’insulte à caractère sexuel, la menace ou un simple regard qui sous-entend « si je te veux je t’aurai et tu n’y pourras rien », c’est aussi une agression.
Jouer a la « roulette russe » du simple fait de rentrer seule le soir passée une certaine heure, en culpabilisant d’avoir mis une jupe un peu trop courte et des talons un peu trop hauts, ça m’arrive tout le temps, comme si cette bande de #%*$ m’avait inconsciemment fait intégré que « s’il m’arrive un truc, je l’aurais bien cherché!!!!« . On oublie que le véritable problème vient d’en face, et on marche en baissant les yeux.
Et en comptant nos pas jusqu’à la porte en espérant qu’il n’arrivera rien.
Et même s’il « n’arrive rien », avoir intégré ça, c’est déjà un traumatisme.
J’ai envie de gerber quand je lis les commentaires que cette nana a du encaisser après « que ce soit arrivé », et comprends mieux pourquoi au final personne ne réagit quand tu te fais insulter en pleine rue: se faire traiter de « salope » est devenu d’une banalité affligeante pour nous, les filles « qui l’avons bien cherché ».
On entend dire partout que la libération sexuelle des femmes a eu lieu, que les féministes ont fait leur taf et qu’il faut passer à autre chose. Que le corps des femmes leur appartient. Mais croyez moi, il ne se passe pas une semaine sans qu’un homme ne me fasse comprendre que mon corps est en droit de lui appartenir.
Le pire, c’est que souvent ce n’est pas dans le but de blesser, agresser ou faire mal que certains dépassent la limite. Cela peut être un compliment un peu déplacé, ou bien un « t’es charmante » lancé comme ça en pleine rue. Et là, de quoi se plaint-on ? Dans ces cas là, d’être jugée, toisée, estimée. A la longue, croyez-nous chers messieurs, le plaisir passe et les mots lassent considérablement.

 

@Papotiche.fr

Et quand cela va plus loin, il y’a des hommes comme ceux qui ont commenté (ou plutôt craché leur fiel) l’histoire de Jack Parker qui théorisent :

« mais, les filles, si vous mettez des jupes, du maquillage, des talons hauts, toussa, c’est bien dans le but de plaire non ? Alors si vous plaisez, de quoi vous plaignez vous ! Vous cherchez les mecs, ne vous étonnez pas de les trouver !!! »

Et là, une question me taraude : plaire, c’est forcément baiser ? On n’a pas le droit de vouloir juste plaire à un homme qui potentiellement aura envie de nous faire la cours, de nous raccompagner gentiment chez nous, nous embrasser tendrement sur la joue, et nous rappeler le lendemain pour nous dire qu’il a passé une bonne soirée en notre compagnie, et qui osera à peine glisser que l’on est ravissante ? Vouloir plaire à quelqu’un, c’est nécessairement avoir envie d’écarter les cuisses au moindre claquement de doigts ? Et un mec qui trouve une fille à son gout, a-t’il d’ailleurs l’obligation de se la faire ?
Et puis merde, si on aime ça porter des jupes, si on est bien dans son corps, si on a envie de se plaire avant tout à soi-même, il faudrait se cacher sous de gros pulls à cause d’une poignée de connards qui estiment qu’un trait de kohl équivaut à se marquer « baise-moi » sur le front ? Ce ne serait pas un peu le monde à l’envers ?
Jamais je n’ai perdu de souliers sur mon trajet le soir, et jamais un prince ne m’a ramené de soulier chez moi. Et cela ne risquait pas d’arriver ces derniers mois.
J’ai « l’avantage » (oui, c’est triste à dire, mais quand je rentre un peu bourrée à 3h du mat’ j’estime que c’est un « avantage ») de ne pas être grande, de ne pas avoir un physique de bimbo, ce qui me permet de passer inaperçue une fois la nuit tombée (en plein jour aussi remarque ^^), et pourtant, il m’arrive souvent de subir les remarques déplacées de certains de mes congénères croisés au grès de mes sorties.
A vrai dire, chaque fois que je rentre seule le soir, je suis comme 99% des nanas : je flippe. C’est dingue ça quand même, dans une société dite civilisée, je presse le pas passée minuit, consciente que ma petite jupe est une source de danger, et que le loup rode peut être au coin de la prochaine rue. Je joue à la roulette russe. Enfin plus depuis quelques mois.

Il ne m’est jamais rien « arrivé » que j’estime grave, peut-être parce que moi aussi je finis par banaliser certains actes, et estimer que je les ai provoqués.
Il y’a quelques mois, alors que je rentrais chez moi en pleine nuit, en slim un peu moulant et en talons hauts, un mec en vélo m’a rejoint sur le trottoir Je ne me souviens pas exactement de tout, car j’avais un peu bu, et je pense que mon cerveau a fait « pause », mais je le revois descendre de son vélo et marcher à coté de moi. Il a commencé à être très insistant et m’a demandé s’il pouvait rentrer avec moi.
Je lui ai dit non.
Il m’a redemandé s’il pouvait rentrer avec moi.
Je lui ai dit non.
Il m’a dit que s’il rentrait avec moi, j’aurai droit à « beaucoup de plaisir ».
Je lui ai hurlé non.
Alors il a agrippé mon bras.
Je lui ai crié non.
Il tenait toujours mon bras, et ça me faisait mal.
Et là, j’ai eu une réaction qui à mon avis l’a complètement désarçonné. Je me suis mise à pleurer à chaudes larmes, et à maudire tous les mecs de la terre. Il a lâché mon bras, et moi je me suis accroupie par terre, contre le mur, et j’ai pleuré, pleuré, et pleuré, comme un bébé. Je pense que ce mec un peu lourd a été la goutte d’eau d’une semaine où j’avais subi coup sur coup plusieurs choses assez pénibles (rupture, entre autre…d’où le fait de maudire tous les mecs de la terre…), et que c’est finalement le trop plein de ma VDM du moment que j’ai pleuré, pas lui.
Et il est reparti aussi vite, sur son vélo !
Sur le moment, je n’ai pas du tout eu peur ; J’ai juste été saoulée, énervée, j’avais pas envie qu’on m’emmerde. Je voulais rentrer chez moi et dormir. ça m’a gonflé de devoir dire « non » 20 fois de suite. Et puis il me faisait mal au bras. Mais je n’ai pas eu peur.

Ce n’est que le lendemain que je n’ai pris conscience de la chance que j’ai eu.

Quand j’y repense, au final ça n’a été que des avances un peu trop insistantes, il n’y a rien eu de grave, mais ce qui m’a véritablement traumatisée, c’est de me dire que si ce mec avait voulu aller bien plus loin, il aurait pu. Je n’aurais pas été capable de me défendre. Je mesure 1m62, je pèse 51kg. Je n’ai jamais appris à me battre. Les ruelles étaient désertes. Personne n’aurait rien vu, personne n’aurait rien entendu. Heureusement, je pense que ce mec était juste bourré, qu’il m’a juste trouvé jolie, et qu’il a tenté de me draguer. Très lourdement. Mais si ses intentions avaient été autres, mon corps ne m’appartenait plus. Et ça, ça fait peur. Ça m’angoisse encore…
Et vous savez quelle leçon j’ai retirée de ça ? Que j’avais pris un risque. Que rentrer seule, en talons, en jean moulant, en ville, à 3h du mat, c’était dangereux, et que j’avais vraiment cherché la merde. Je m’en suis voulu. A moi, pas à lui. J’ai culpabilisé.
Et vous savez ce que je ne fais plus depuis ? Je ne porte plus de talons hauts quand je sors le soir. Le bruit des escarpins sur le pavé, qui résonnent dans la pénombre passée minuit, ça m’angoisse, j’ai peur que ça n’attire le loup. Je me dis que ça affiche trop ma féminité (et là, tous mes potes sont en train de se dire « mais oui dis donc, ça fait longtemps que Papotiche n’a pas nighter en talons hauts !!!! »). Je me dis qu’en boots cloutées, je ne risque rien.
A la lecture des articles de Jack Parker, je suis en colère, non seulement parce que les commentaires qu’ils ont suscité sont dégueulasses, mais aussi parce que je m’en veux d’avoir moi-même accepté et intégré le fait que porter une jupe, des talons ou tout autre attribut un peu trop féminin, c’est prendre un risque.
Non, ce n’est pas nous qui avons un problème : ce sont tous ces connards qui estiment qu’ils ont un droit d’ingérence sur nos corps. Que l’on porte une robe ou un col roulé, rien ne justifie qu’un homme nous traite de salope dans la rue, nous demande si « c’est vrai que les rousses ça pue de la ch…. » (ça fait rire comme ça, mais imaginez ce que ça fait au bout de 15 fois…), nous agrippe par le bras pour nous convaincre de rentrer avec lui, nous glisse ses doigts dégueulasses sous la jupe. Nous attire dans une ruelle pour soulager ses pulsions.
Jamais une femme ne cherche à se faire humilier. Insulter. Mépriser. Salir. Jamais une femme ne porte une jupe pour rendre son entrejambe plus accessible. Et jamais une femme ne devrait marcher tête baissée dans la rue en estimant avoir quelque chose à se reprocher.
Rien ne justifie le viol, et pourtant tant de nanas se taisent. J’ai mal en pensant qu’autour de moi tant de femmes souffrent en silence. Et qu’en plus du fantôme de leur agresseur pèse sur leurs épaules le poids de la « culpabilité ».

 

Demain soir, je sortirai et je remettrai mes talons hauts. Parce que merde à la fin.

Merde!

Et parce que ce n’est pas une poignée de connards mal intentionnés qui vont m’empêcher de rêver qu’un soir, en rentant chez moi, un prince charmant galant, gentil et courtois, ramassera mon escarpin pour me rechausser tout en douceur. Je ne suis pas encore trop pessimiste, et je crois encore qu’il existe plus de mecs prompts à ramasser mon soulier de vair qu’à profiter de me voir déchaussée pour m’agresser.

Bon sang, j’en ai perdu du temps, à avoir peur du loup…

 

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