Tu as le temps, toi…

Cette phrase que les femmes sans enfant entendent environ 10 fois par jour. Ou quand au poids du ventre vide, s’ajoute celui d’être perçues comme des feignasses.

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« Tu as le temps toi ! Tu n’as pas les devoirs et caprices des enfants à gérer le soir. »

« Tu as le temps toi, tu peux te pomponner le matin, t’as pas 3 mômes à emmener à l’école à l’heure… »

« Tu as le temps toi, t’as pas la danse et le judo le mercredi après-midi. »

« Tu as le temps toi, t’es pas obligée de partir du taf à 17h30 pile poil pour récupérer ton môme à la crèche. »

« Tu as le temps toi, t’as pas 2 gosses qui te suivent H24 jusqu’aux toilettes. »

 

Oui. Tu as le temps, TOI. La feignasse qui n’a qu’à s’occuper de soi-même. L’égoïste qui dispose de 100% de son temps. Celle qui n’a pas droit à la cape de Wonderwoman, car elle ne cumule pas le statut de bonne mère et professionnelle talentueuse.

Tu as le temps, toi. La femme sans enfant. La kiffeuse devant l’éternel. La jouisseuse insouciante.

Le ventre vide.

L’incomplète.

Le creux béant.

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Je ne l’ai pas vu monter, au fil des années. Cette petite phrase, ces 5 mots, ce jugement hâtif dont vous affublent amis et collègues. Ils sont insidieux, ces 5 petits mots.

A 20 ans, ils sont bien normaux. Ils sont même bienveillants. Comme un « profite de ta jeunesse » que l’on vous glisse avec tendresse, avant que le moule sociétal ne vous prenne dans ses filets.

A l’entendre de plus en plus souvent, on se demanderait presque finalement pourquoi nous aspirons tous à construire une famille. Car, bien que vous n’ayez que peu de temps pour y penser, ne l’oubliez pas : cette vie, vous l’avez tellement voulue !

Ils gagnent peu à peu du terrain, ces 5 petits mots. Ils prennent alors une autre forme passés 30 ans.

Tu as le temps, toi.

Au boulot, il s’agit désormais de concilier vie de famille et planning pro quotidien. A priori, tellement plus aisé quand on n’a pas de mômes…

Ne les avez-vous, vous même, jamais entendus. Ou prononcés ?

Au travail, autour de moi, j’ai observé il y a quelques années les femmes célibataires ou sans enfant l’intégrer : « je vais rester un peu plus tard, allez-y, j’ai le temps moi, je n’ai pas d’enfants qui m’attendent ! » Et ça devient presque un schéma type. Ça devient « normal » d’en faire plus. De ne pas prendre ses vacances en haute saison. De ranger après une réunion. De ne pas être trop fatiguée le matin (car forcément, à part une gueule de bois, qu’est ce qui peut bien nous fatiguer ?)

A-t-on tellement insisté sur le statut de super-héroïnes des femmes, pour que celles qui ne cumulent pas les rôles sociaux se sentent à ce point redevables de quelque chose ?

Et puis, progressivement, ça grappille encore du terrain. Les amis : « j’ai pas le temps de m’amuser moi, j’ai un bébé à la maison », en réponse à une proposition de sortie sur deux. « Tu as le temps, toi, de sortir, de faire du sport, de…. ».

Quand c’est le nervous break down à la maison  chez les copines ? « Je t’envie, j’aimerais tellement être à ta place, t’as le temps toi, de t’occuper de toi, j’en rêve !!! ». Ou sa variante « j’envie ta liberté ! Tu peux faire ce que tu veux ! »

On écoute, on compatit, on culpabilise un peu de ne pas être foutue de surveiller la casserole de pâtes en même temps, qui déborde sur notre plaque électrique, tandis que de l’autre coté de messenger notre amie donne sa compote maison à sa fille et chante une berceuse à son fils, tout en vous parlant. On se sent parfois un peu nulle. Et surtout, on n’a vraiment pas le droit de se plaindre. Ce serait le monde à l’envers, non ?

Et puis tu as 35 ans, et la famille s’en mêle : « avec tout ce temps que tu as, je ne comprends pas que tu n’arrives pas à… » – cocher la case-

  • Trouver un mec
  • Avoir une maison niquel
  • Faire ta vaisselle tous les jours
  • Lire des bouquins
  • Devenir riche et célèbre
  • Venir nous voir plus souvent

Tu as le temps, toi.

Wonderwoman a les ovaires paresseuses, alors forcément, elle doit combler ce temps avec d’autres super-pouvoirs. Elle doit être courageuse, admirable, forte, hyperactive.

Tout ce temps laissé béant par l’absence d’enfant est suspicieux. Depuis que j’ai 30 ans, il ne se passe pas une semaine sans qu’inconsciemment, et dans la plupart des cas sans malveillance aucune, quelqu’un de mon entourage ne me laisse penser que je suis une feignasse.

Pourtant, il faut bien comprendre une chose : non, nous n’avons pas le temps, nous. Pas plus que vous. Même si nous avons bien conscience que de petits bouts vous prennent, effectivement, l’essentiel de votre propre temps et rend certaines choses compliquées.

Le souci n’est pas tant que vous ne l’imaginiez, mais plutôt qu’on nous le répète aussi souvent. Car il s’agit ni plus ni moins d’une intrusion assez violente dans notre intimité. Dans quelque chose qui peut être une véritable souffrance. Ou bien un choix que vous n’avez pas à juger.

Ne pas avoir d’enfant peut être en effet un choix, et personne n’a à pérorer sur cela, pas plus que nous ne vous jugeons d’en avoir fait un autre, de choix. Une femme sans enfant n’est pas une demi-femme. Elle peut être tout autant une « wonderwoman ». Et personne n’a à considérer ce choix comme égoïste, ou anormal.

Sachez toutefois que dans la plupart des cas, ne pas avoir d’enfant n’en est pas un. Et qu’il n’est vraiment pas utile de le rappeler à tous bouts de champs aux femmes vieillissantes de votre entourage. Vraiment. Ce « temps » en trop, elles n’en veulent vraiment pas.

Je voudrais, par cet article, non pas me plaindre –car je suis une nana assez heureuse en fait J, et je ne parle pas forcément de moi -, mais juste faire comprendre deux choses.

La première : ne pas avoir d’enfant ne fait pas de nous des femmes moins utiles, moins courageuses ou encore moins occupées. Ne culpabilisons pas.

La seconde : les prochaines fois que vous prononcerez ces 5 mots, remettez-les en contexte svp.

Quel contexte ? Et bien ces contextes là, par exemple :

  • Le « bah alors, c’est pour quand ? » balancé malicieusement à un couple ensemble depuis 10 ans, alors que vous imaginez qu’ils préfèrent voyager et faire la fête plutôt que se poser. Parfois, la nana va vous sourire et botter en touche. Pour ravaler ses larmes. Parce que ça fait 8 ans qu’elle et son mec courent les hôpitaux et enchainent les FIV. Parce qu’il y a moins d’un mois, elle a fait sa 3e fausse couche. Ils n’ont plus un rond, ils sont à deux doigts de perdre espoir. Ils sont fatigués. Ils vivent cette injustice du ventre vide comme une torture. Ça lui fait trop mal, et c’est bien trop intime pour qu’elle ne vous en parle. Ça ne vous regarde même pas. Mais ce temps que vous n’avez plus, sachez qu’elle vous l’envie. Ne lui rappelez pas. Car elle aura la décence de ne pas vous confier son propre fardeau. Son ventre lui appartient.

 

  • Le « je comprends pas que ce soit le bordel chez toi, t’as pas d’enfants, t’as que ça à foutre de ranger » lancé à votre pote célib de 37 balais. Votre pote va vous sourire, pour ravaler ses larmes. Parce que ça fait 10 ans qu’elle enchaine les connards. Parce qu’elle rêve de marcher sur les légos qui trainent de ses gamins en rentrant le soir. Parce qu’au lieu de ça, elle retrouve tous les soirs un appart vide, sans amour, sans bras qui l’attendent pour décompresser, sans projets, sans rire, sans nez à moucher, sans « je t’aime maman », sans « j’ai préparé le repas chérie ». Le vide, ça prend de la place vous savez. Parfois, ça use tellement les nerfs, que votre pote, au lieu de passer l’aspirateur parce qu’elle n’a « que ça à foutre », elle va s’allonger sur le canapé et fixer le plafond en pleurant. Parce qu’il ne faut pas confondre liberté et solitude.

 

  • Le « t’as que ça à faire de penser à toi» à votre amie éternelle célibataire. Votre pote va vous sourire, par égo bien souvent. Parce que ne pas avoir d’enfant ne fait certainement pas d’elle une femme moins utile ou moins occupée. Mais justement, ne penser qu’à soi en permanence, c’est fatiguant et ça lui prend du temps. Elle travaillera deux fois plus pour payer seule son loyer, ses vacances, ses loisirs, ses factures EDF. Elle n’aura personne pour endosser de temps un temps un morceau de « charge mentale » sur la paperasse, les résultats d’examens médicaux angoissants, la peur de perdre un membre de sa famille, le papier peint à refaire, la box qui déconne et qu’on n’arrive pas à rebrancher, le bruit à l’étage en pleine nuit, les questions existentielles de la vie, la grand-mère qui ne va pas bien, ce dossier au boulot qui l’angoisse… tout ce que vous posez parfois sur l’épaule de votre +1, ou oubliez en un sourire de vos enfants. Sa tête est un vaste bordel, qui ne lui laisse pas forcément le temps à la futilité.

Je pourrais vous raconter les mille petites histoires cachées et tristement banales des femmes sans enfant de mon entourage. Mais votre empathie et votre bon sens suffira. Vous les enviez de temps en temps, mais savez aussi nous rappeler à quel point l’amour de vos enfants est votre bien le plus précieux. Et parce que l’on vous aime, nous sommes –sans jalousie aucune- sincèrement heureuses pour vous.

Tu as le temps, toi…

La mienne d’histoire ? Celle d’une nana heureuse, qui aimerait qu’on laisse son ventre un peu tranquille.

Car à force de me le répéter, je réalise que le temps, je ne l’ai plus vraiment. Je vais avoir 35 ans, et je sais qu’il va commencer à m’être de plus en plus difficile d’avoir des enfants. J’aimerais continuer à vivre ma vie en étant fière de mes actes, plutôt que de regretter ce que je n’ai encore fait.

J’aimerais cesser de croire, à force de « petites phrases », que comme toute femme j’ai une date de péremption. J’aimerais que mes victoires, mes succès, mes réussites et mes combats, soient autant considérés que les autres, même si je n’ai pas d’enfant. J’aimerais continuer à être heureuse pour mes amies enceintes et mamans, sans finir par faire un blocage car il n’est pas agréable d’être comparées et affublées de ce statut étonnant de « feignasse », « jouisseuse », « égoïste » et j’en passe.

J’admire les femmes qui cumulent maternité et carrière. Si je ne suis pas dans ce cas, c’est tout simplement que la vie ne me l’a pas permis pour l’instant. Je n’en suis pas moins courageuse.

Le temps est un fardeau pour les femmes qui souffrent de ce ventre vide, qu’elles trimballent H24 elles aussi. Le temps les angoisse, leur bouffe chaque jour un peu plus le cœur. Je ne veux pas devenir de celles qui s’en rendent malades, ou se sentent incomplètes.

Cela vous choque, ou bien vous étonne ? C’est normal : nous ne vous le dirons pas nous-mêmes. Parce qu’encore plus égoïste que de n’avoir du temps à consacrer qu’à soi même, nous avons bien conscience qu’il serait bien inconvenant et inamical de vous reprocher votre bonheur.

Juste, ne préjugez pas du notre. Ne nous reprochez pas ce qui n’est pas toujours un choix.

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Je n’écris pas cet article pour me plaindre, ou laisser penser que je suis malheureuse. Au contraire, j’aimerais qu’on permette à chaque nana de l’être et de l’assumer.

Entendons-nous bien : je ne veux pas non plus que la culpabilité change de camp ! Chères mamans (et papa), vous avez le droit d’être fatiguées et de vous plaindre. Avoir un enfant n’est pas la condition ultime du bonheur, et vous avez parfaitement le droit d’exprimer cela. Nous, vos amies, que nous ayons ou non des enfants, nous sommes là pour ça. Continuez de nous en parler, ne ravalez pas vos angoisses, on vous aime et on vous écoutera toujours.

Mais juste, faites le sans fantasmer nos vies à nous, ni nous faire porter le fardeau de nos ovaires. Laissez-nous le temps de combler ce qui est souvent un gros vide par d’autres petits bonheurs ; laissez nous le temps d’être fières aussi de nos vies, de nos choix. Laissez nous endosser de temps en temps cette cape de wonderwoman, car ne se la refiler qu’entre « mamans », c’est finalement revenir à ce schéma bien archaïque qui ne considérait avant les femmes que comme un ventre fécond. Vous le savez que nous ne sommes pas que ça ;

Nous serons toujours heureuses pour vous et compatissantes quand votre vie de famille pèsera sur vos épaules, parce qu’il n’y a pas besoin d’avoir des enfants pour le comprendre, on le sait que c’est difficile parfois. Mais cessez d’imaginer que nous passons notre vie à nous toiser le nombril, quand en réalité, nous essayons au maximum de détourner notre regard de ce ventre vide.

Pour être heureuse malgré tout. Nous aussi.