J’ai toujours rêvé de vous montrer mes seins !

«Je vous en prie, Lâchez ce mouchoir,

Et montrez donc ces seins, laissez les fièrement choir ! »

Devise féministe

(Préambule: Merci à Maria Patricia pour ses superbes photos)

C’est un peu enfoncer une porte ouverte que de le dire : les seins, depuis toujours, sont le symbole du regard ambivalent que portent les hommes sur les femmes. Ils représentent la femme, séductrice, sexualisée, sont source de désir, et aussi de plaisir. Mais en même temps, l’image même de la maternité. Rien n’est plus pur et désexualisé qu’une maman qui allaite, et nombreuses sont les représentations de la Vierge portant Jésus à son sein dénudé dans l’iconographie religieuse. La « maman » et la « putain », ces deux femmes oxymores qui s’unissent en un seul et simple petit mamelon.

Léonard De Vinci

Léonard De Vinci

Tout comme l’ « origine du monde » de Courbet : le vagin, ce lieu par lequel on naît puis renaît, du premier cri de la naissance à celui de l’orgasme, bien des années plus tard.

Au Moyen-âge, l’imagerie d’un occident fortement christianisé est révélatrice de cette ambivalence : d’un côté, la vierge à l’enfant a le sein blanc et sorti de son drapé, de l’autre, on voit apparaître dès le XIIIe siècle des diables pourvus de seins imposants pour représenter la luxure, comme le seront les démons d’Albrecht Dürer au XVIe. A cette époque, l’historien Jacques Berlioz évoque des critères de beauté sans équivoque :

« la femme idéale ne doit posséder que des seins très petits, placés très hauts et très loin l’un de l’autre. Les gros seins sont bannis, les femmes ayant une trop forte poitrine doivent les bander. ». Puis, la séduction du corps féminin s’est affirmée, et avec elle une sexualisation plus artistique de ses seins : la mode du décolleté apparaît après le XIIIe, au grand damne des plus dévots, et la maîtresse du roi de France Charles VII, Agnès Sorel, lança même la mode d’un sein sorti du corsage (ça devait quand même être chelou quand on y pense…). Le plus étonnant, c’est que c’est sous les traits de la Sainte Vierge que la représenta le peintre Jean Fouquet… L’affirmation du pouvoir érotique et la sexualisation presque positive (pour l’époque hein…) du sein fut un véritable phénomène de société au Moyen-Age : Eve, l’Eternelle tentatrice qui n’avait d’ailleurs que le pubis de caché dans la Bible, re-dévoila de plus en plus sa chaire, et de nombreux traités médicaux à l’époque leur donnèrent même une véritable « place » dans l’acte sexuel. La notion de « préliminaires » accordés à la femme prend toute son importance pour assurer un coït efficace, et même pour guérir la stérilité. Par exemple, au XVe siècle, la « Practica Major » de Michel Savonarole invite même fortement les hommes à « toucher légèrement la femme autour de ses seins et à baiser spécialement ses mamelons ».

Jean Fouquet

Jean Fouquet, La Vierge à l’Enfant sous les traits d’Agnès Sorel

(Si le sujet t’intéresse, je t’invite à aller fouiner dans les travaux de recherche de l’historien Jacques Berlioz d’où je tire ces sources, c’est passionnant !)

Bon, ok, c’est encore une fois pour « enfanter » qu’on pense au plaisir de madame, mais c’était déjà un premier pas. Mes exs étaient gentils et avaient beau me répéter « non mais Papotiche, complexe pas, des petits seins c’est mignoooooon hein», j’ai toujours considéré qu’il n’est rien de plus féminin qu’une belle poitrine opulente. Ronde, massive, généreuse. Mais la nature est ainsi faite, et Papotiche peut se baigner seins nus à la plage sans qu’on la regarde avec insistance : je corresponds plus aux canons de beauté du début du Moyen-Age qu’à ceux de la Renaissance. J’avoue que secrètement, je rêve du jour où je serai enceinte, pour enfin remplir mon soutif autrement qu’avec des chaussettes roulées en boule. La maman, et la putain. Les re-voilà ces deux là.

Finalement, en considérant qu’une forte poitrine est le symbole même de la féminité, je me demande si moi-même je n’entretiens pas un peu une sorte de cliché carrément anti-féministe…une « vraie femme », est une reproductrice aux seins lourds et aux hanches suffisamment larges pour enfanter sans souci, ça fait un peu miso ça… Et pourtant, je me damnerai pour être une « reproductrice ».

Passons…

Dans une société hypersexualisée, où le porno est présent partout et l’érotisme utilisé à toutes les sauces pour nous vendre tout et son contraire (du Tahiti douche par exemple…), nous pourrions croire que faire du sein un symbole est devenu dépassé. Les féministes ont fait péter le soutif, fini le temps où l’on devait cacher nos seins sous de lourds bandages, ou bien les rehausser via des corsets dignes des pires outils de torture. A boobs libérés, femme libres.

Pourtant, souvenez-vous de cet « événement planétaire» qui a marqué l’un des derniers Super Bowl aux USA : Janet Jackson, dévoilant son sein gauche, et choquant ainsi une Amérique indignée de voir exhibée cette partie de l’anatomie de la jeune femme « à une heure où le jeune public était potentiellement devant le poste de télévision »…

Voir Christina Aguilera se trémousser à toute heure dans des positions suggérant clairement un acte sexuel, cela ne choque personne, mais un sein, et c’est l’Amérique entière qui se révolte. J’ai tout d’abord trouvé paradoxal de considérer qu’une poitrine de femme était choquante pour un enfant, alors que celle-ci fut le premier lien qui l’unissait à sa mère, les premiers mois de sa vie. A partir de quel âge cette partie du corps devient-elle symbole de sexualité, et donc un tabou? A cette première question, il se trouve que c’est un autre débat qui est venu y répondre assez vite : celui de l’allaitement en public. De plus en plus de voix émergent en faveur de l’interdiction de cette pratique, rappelant que la vue d’une poitrine en public n’était pas convenable, et cela m’a mis mal à l’aise. Comme si la femme qui allaite était elle aussi devenue sexualisée. Plus rien de ce qui touche au sein n’est convenable, son « exhibition » doit rester privée, et on finirait presque par jeter l’opprobre sur les mères qui portent naturellement leur enfant à leur poitrine pour le nourrir, en dehors de la sphère privé.

Je me suis alors demandé une chose : quelle différence y a t’il entre une société qui forcent « corporellement » les femmes à cacher leurs seins sous de lourds bandages et une société qui culpabilisent celles qui les montrent, ou bien les renvoient à leur statut de « putain » en même temps que de mère en les hypersexualisant ?

Delacroix

Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple.

Montrer ses seins, acte imposé par la femme dans une société qui rend sa vue honteuse ou uniquement source de plaisir pour l’homme, est ainsi un acte engagé et terriblement libertaire. Hier comme aujourd’hui. Avec des ennemis peut-être différents à combattre, mais toujours ce symbole à reconquérir, en tant qu’il nous représente en tant que femme. Marianne seins nus guidant le peuple fut l’incarnation de la liberté, comme le sont les Femens de nos jours. Joséphine Baker les exhibait fièrement à la barbe d’hommes plus habitués à ce que des femmes se dénudent pour se soumettre, plutôt que pour les dominer. Si les féministes ont fait brûler leurs soutien-gorges, ce n’était pas uniquement parce que, avouons le, ça fait un bien fou de le retirer après 12h engoncées par cet élastique qui nous tiraille la peau du dos : c’est parce que c’est le boobs libre et exposé que la femme a du se libérer de ce double carcan, celui de la salope et de la reproductrice, la femme au foyer. Le « ni pute ni soumise » de chaque époque en somme… Revendiquer le droit d’être autre chose qu’une bonne amante ou une bonne mère : celle d’être un Homme avant tout.

Est-ce parce qu’elles n’hésitèrent pas à s’auto-mutiler le sein droit pour tirer à l’arc que les légendaires amazones effrayèrent les hommes dans les récits antiques ? (les avis d’historiens divergent sur l’étymologie, mais la plus probable serait l’origine grecque « a-mazôn », femme qui n’a pas de seins).

Étonnant à quel point le corps de la femme est ainsi à la fois source de soumission et objet de sa libération. Montrer ses seins, selon le contexte, peut tout aussi bien être symbole de domination masculine (prostitution, pornographie, quoi que sur cet aspect ma rencontre avec Ovidie m’a complètement bouleversée) que de reprise du pouvoir par les femmes : décider à qui et quel moment je les montre, que cela plaise ou non, voilà bien un précepte féministe. Les montrer, et jouer de mon corps pour dominer l’homme, c’est aussi, et étonnement à l’inverse, rappeler qu’il m’appartient. C’est alors que me viennent à l’esprit ces pin-up et vamps du XXe siècle, ces Bettie Page, ces Dita Van Teese, ces Brigitte Bardot, ces pin up facétieuses qui pouvaient mettre les hommes à leurs pieds en les rendant fous par le biais de ce corps si longtemps soumis. Malheureusement trop tôt remplacées par des bimbos plus écervelées et au corps moins généreux, elles ont toutefois aujourd’hui des petites sœurs qui prennent la relève…

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Et parmi ces nouvelles pin-up, j’ai eu la chance d’en rencontrer de véritables, et de partager une expérience assez singulière avec elles, lors de ma collaboration avec le génialissime magazine « Bibiche » l’an passé. Je devais tester quelque chose de pas ordinaire, et comme je suis une féministe certes, mais assez pudique (j’avoue exprimer mon militantisme autrement qu’en exhibant mes petits boobs à la face du monde, non pas que je juge cela négativement, juste que je suis peut-être un peu plus coincée qu’il n‘y parait…), je décidai de découvrir un univers qui artistiquement m’était tout de même familier : celui des effeuilleuses burlesques. J’avoue aussi que si pour moi les seins nus des Femens sont clairement rattachés à un acte militant, l’effeuillage restait un peu dans ma tête du même ordre que le strip-tease, et j’avais besoin de comprendre pourquoi cette pratique était qualifiée de féministe par leurs adeptes. C’est vrai quoi, se dénuder devant des hommes (j’apprendrai par la suite que le public des spectacles burlesques est à majorité féminin…), c’est en revenir à la représentation sexualisée et « objet » de notre corps, et conseiller aux lectrices fortement émancipées de Bibiche de s’effeuiller, c’était un pari aussi risqué que d’essayer de débattre de la crise de l’euro avec Paris Hilton. C’est pourtant une expérience qui m’a bouleversée, car au-delà de l’aspect trivial de ces « nanas aux nippies », j’ai découvert une discipline qui relève de la vraie thérapie pour les femmes. Dévoiler son corps, c’est aussi apprendre à l’aimer, à l’accepter, et ainsi réussir à trouver sa place dans la société. Je te raconte ?

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Paris Lahaine (par Mp Penuela)

Quartier Saint-Pierre, à Bordeaux, un samedi automnal, je pars retrouver Paris Lahaine, une artiste de l’association « Bordeaux Collectif Burlesque », qui organise des stages et ateliers d’effeuillage pour les nanas. Pas très à l’aise avec mon petit corps d’ado qui attend désespérément que sa poitrine pousse (à 30 ans, j’ai encore espoir…), c’est la boule au ventre et avec mes complexes à la con que j’ai poussé la porte de son atelier. Déjà, j’avoue, je m’attendais à me retrouver parmi des gogo-danseuses peroxydées, huilées, exhibitionnistes délurées, ou autres filles très (trop) différentes de moi.

Premier constat en entrant : les élèves du jour, aux côtés de qui je vais apprendre à me dévêtir, n’ont rien d’effrayant : Estelle, une belle brune au sourire communicatif, m’avoue se lancer un défi. Elle pratique déjà la danse, mais elle avait envie d’aller au-delà. Léonie, plus réservée, a vu un des spectacles des effeuilleuses, et après moultes hésitations a voulu s’initier à cette discipline qu’elle qualifie d’art véritable. Aisha, 4 têtes de plus que moi, bombesque au possible, mais étonnamment peu à l’aise avec son corps, semble avoir envie de partir, et regarde en permanence à droite puis à gauche, comme si elle avait peur qu’on l’observe. Et Andréa, toute menue, qui a cédé à la curiosité en voyant l’info circuler sur Facebook, très excitée à l’idée de commencer la séance. Elles sont étudiantes, graphistes, ou en recherche d’emploi. Bref : des nanas comme vous et moi ! (sauf si vous êtes une exhibitionniste gogo danseuse peroxydée du coup…).

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Paris Lahaine (par MP Penuela)

Et Paris Lahaine, notre maîtresse effeuilleuse, toute jolie, mais une beauté que je qualifierai de « normale », une fille moderne, tatouée, pétillante, mais qui me semble suffisamment proche de moi pour que cet art me parle, et que je ne me dise pas d’emblée « je n’y arriverai pas ». Durant un cours de 2h, destiné aux débutantes, elle nous délivre avec pédagogie et en musique les techniques du déshabillage burlesque, qui porte le nom d’« effeuillage ». Car c’est bel et bien tel un arbre qui s’effeuille lentement que les pin-up se dénudent, et crois moi copain, ça demande une vraie dextérité. Et apposé à cela la notion de burlesque, à savoir se dénuder lentement mais tout en racontant une histoire (la plupart du temps comique), je suis complètement bluffée par la démo de Paris.

Je tiens d’ailleurs à te préciser maintenant que Paris n’est pas son vrai prénom, c’est son nom de scène. Et c’est ainsi que je continuerai de l’appeler, car c’est le personnage qui se dénude. En allant boire un café avec une Paris sans son costume et sans fard, je découvrirai par la suite une jeune fille étonnamment timide, loin de l’exubérance et de la nana comique sexy qui porte sur scène un string à l’effigie du prince William d’Angleterre, et cette pudeur et sensibilité m’ont beaucoup touchée.

Bref, revenons à notre cours…

Apprendre à se foutre à poils, ça peut paraître étonnant…tu vas me dire qu’il faut être un sacré pigeon pour payer pour ça. Mais figure toi, très cher internaute taquin, qu’il y’a une différence énorme entre se déshabiller et s’effeuiller. La première pratique consiste à jeter ses godasses en prenant le couloir pour une piste de bowling, enlever sa robe en massacrant son chignon voir en la coinçant dans une pince et risquer le torticolis, rouler ses collants en boule façon capote usagée au pied du lit et ôter son string avec la grâce d’une grenouille avinée. Quant au soutif, n’en parlons pas. Bon ok j’en porte rarement, mais suffisamment souvent pour savoir que le retirer avec sensualité n’est pas donné à tout le monde. L’effeuillage, lui, rend ce cérémonial artistique et sensuel.

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©Maria Patricia Penuela

A ne pas confondre avec le strip-tease. Et c’est justement là que je vais être amenée à comprendre en quoi cette mise à nu est un acte militant. La différence, c’est le « burlesque » justement. Né en France, dans les cabarets des années folles avec les « garçonnes », son succès a envahi les USA, où l’art a pris son nom. L’industrie du sexe et l’accès facilité à la nudité via l’émergence des médias ont vu la pratique décliner, et les Pin-ups sont redevenues au fil des décennies des objets sexuels soumis aux fantasmes de l’homme. Puis au début des années 90, le New Burlesque est né.

Après des années de luttes féministes, on pourrait être tentés de voir en ces spectacles de femmes qui se dénudent un certain retour en arrière. Bien au contraire : le new Burlesque est justement né d’un mouvement féministe. La troupe The Velvet Hammer Burlesque a réinterprété à cette époque l’effeuillage en y mêlant arts de la rue, du cirque et du théâtre. Un univers où tous les corps sont acceptés : loin des codes imposés par les magasines féminins, être effeuilleuse new burlesque est un acte socialement militant. Souvent, les effeuilleuses sont rondes, ou au contraire androgynes, ce qui tranche avec les stéréotypes martelés tout au long de la seconde moitié du XXe s, et les physiques atypiques sont même recherchés. Ou, au contraire, l’effeuillage est un éloge à la femme « normale » : avec ses formes, ses imperfections, ses gouts, etc. La photographe Katharina Bosse a exporté le mouvement en Europe, c’est son travail qui a donné envie à Julie De Barros alias Bettina Sulfur de s’intéresser à cet univers érotico-artistique, pour créer quelques années plus tard le BCB, avec pour marraine une célèbre effeuilleuse, Miss Glitter Painkiller, et comptant aujourd’hui de nombreuses artistes aux noms de scènes truculents, mais également 2 hommes.

juliepapo

Papotiche et Julie

Julie était justement là pour m’accueillir au début du cours. Sans son costume et son maquillage, je ne me serais jamais dit en pleine rue « wow, ça c’est la nana qui a créé le BCB », puisqu’à ce moment là encore j’étais pleine de préjugés, pensant que les pin-up étaient dans la vie ce qu’elles sont sur scène. Elle est jolie, pas du tout provocante, pas exubérante. Elle s’est montré rassurante, percevant immédiatement que cette expérience (me dénuder devant des inconnues) me terrorisait, et tandis qu’elle répond à mes premières questions, je la trouve d’emblée brillante. Sa culture artistique m’impressionne, et elle semble dotée d’une capacité d’analyse sociologique et psychologique assez incroyable. Je ressens chez elle à la fois une passion pour le côté artistique de la discipline, et très vite elle aborde ce qui lui tient encore plus à cœur : la valeur thérapeutique de l’effeuillage, et son envie profonde de réconcilier les femmes avec leur corps.

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©Maria Patricia Penuela

Je suis dubitative : comment une femme timide ou complexée peut tirer partie et enseignement d’une expérience où toutes ses peurs seront mises à nu ?

Elle m’explique alors que le burlesque, au-delà de la culture artistique et de la danse, est une thérapie active et ludique. Cela aide à affirmer qui ont est, quel que soit son corps : je parle d’emblée des femmes rondes, mais elle évoque à juste titre les femmes maigres avec un coté androgyne, qui veulent elles aussi montrer qu’elles sont des femmes ; L’intérêt c’est d’exprimer sa personnalité avec son corps, à contre courant des femmes que l’on peut voir sur scène au Crazy Horse par exemple, qui elles doivent toutes se ressembler ; cela peut aller jusqu’à l’envie de partager cela sur scène (mais toutes les élèves ne le font pas, ça reste une discipline avec un long travail d’apprentissage).

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©Maria Patricia Penuela

Le burlesque n’est pas un sport, ni une danse pour maigrir : c’est un art, mais qui nécessite la maîtrise de nombreux gestes. Des élèves de tous types viennent aux cours : parfois des filles très très rondes, parfois des nanas âgées, certaines sont très timides d’autres extraverties. Chaque élève a sa propre histoire à raconter avec son corps. Le rôle de Paris et des autres effeuilleuses qui enseignent, c’est d’adapter chaque geste à chaque personne, de permettre à tout type de corpulence de s’exprimer corporellement, de façon gracieuse, comique, théâtrale, bref de faire de ce corps un atout et un moyen de revendiquer qui l’on est plutôt qu’un carcan. Julie m’explique par exemple que les conseils seront différents pour une femme très petite que pour une femme très grande, et que certains gestes ne sont pas réalisables par des femmes trop rondes, mais que leur objectif est de leur montrer que d’autres façons d’exprimer leur sensualité sont possible.

Pour les élèves, la motivation va donc bien au delà d’apprendre à faire un strip à son mec ou à sa copine.

Bien entendu, il s’agit de créer un rapport de séduction avec celui qui nous regarde hein (mais la séduction, c’est une forme de domination…), et je te mentirai si je te disais que Monsieur Papotiche n’a pas été ravi que je rapporte des « devoirs à la maison » le soir même. Mais l’objectif des maîtresses effeuilleuses est ainsi avant tout de réconcilier les femmes avec leur corps.

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©Maria Patricia Penuela

L' »arthérapie »… Paris me raconte l’histoire de l’une de ses élèves très introvertie, qui n’osait jamais prendre la parole en public, notamment au boulot, ce qui l’empêchait d’évoluer dans sa carrière. Au terme de plusieurs séances, plus sûre d’elle, elle avait enfin osé donner son avis en réunion, s’était imposée face à ses collègues, et avait obtenu une promotion. Tu te rends compte ?

« Quiconque est capable de se dénuder devant des inconnu a franchi une barrière : celui de la maitrise du regard que les autres portent sur nous. Et de la peur que cela engendre chez certains, notamment chez les femmes, bien plus souvent en position d’être jugées que les hommes ».

Emue, Julie De Barros m’explique qu’apprendre à jouer avec son corps, c’est aussi reprendre le pouvoir sur lui quand la maladie nous en a fait perdre le contrôle.

L’asso est porteuse d’un projet de reconstruction de l’estime de soi pour les victimes du cancer du sein, nommé « Effeuille et Moi », hébergé par l’association Les 343 de Rose Magazine. Ce projet, qui tient particulièrement à cœur à ces nanas que décidemment j’apprécie de plus en plus, m’a profondément touchée. Les femmes que Julie a rencontrées dans ce cadre, pour la plupart, n’avaient plus envie de se faire belle. Leur poitrine meurtrie, elles estimaient avoir perdu leur féminité. Comme je te le disais au début, l’un des premiers attributs qui symbolise la femme, ce sont ses seins. Qu’en est-il de ces femmes qui en sont privées ?

« Le but n’est pas de les faire « redevenir comme avant ». Mais de faire le deuil, face au miroir, d’un corps qui n’est plus le même et l’accepter sans honte, avec son histoire…».

Effeuille et moi, c’est aider les femmes qui ont vaincu le cancer du sein à tirer parti des ressources qu’elles ont dû déployer afin de surmonter la maladie, mais aussi à vivre avec ses conséquences. Julie me confiera avoir reçu des témoignages de femmes qui se sont reconstruites psychologiquement grâce à cela, et je sens qu’elle a les larmes aux yeux.

Je trouve ça génial.

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©Maria Patricia Penuela

Bon, pour ma part, je flippe un peu. La démonstration de Paris s’achève, et ça va être à nous, les élèves effeuilleuses du jour, de jouer. Dégrafer son soutif d’une main tout en maintenant les bonnets de l’autres, faire glisser son bas lentement le long de sa jambe, assise sur une chaise, retirer des gants avec ses dents sans foutre du rouge à lèvre partout, déclipser une jarretière sans se pincer la cuisse. Bon sang, je peux te dire que c’est pas à la première tentative que j’y suis arrivé !!!! Autour de moi, les filles sont plus ou moins à l’aise. Ce qui m’étonne, c’est que la plus intimidée, à part moi qui reste terrorisée par la pratique (Papotiche est pudique, tu ne verras donc pas les photos de ses cuisseaux !!!!), c’est Aisha, de loin la plus belle et la mieux foutue de toutes ! Comme quoi, CQFD : c’est une personnalité que l’on exprime, pas l’exhibition d’un corps parfait.

Quand l’effeuillage est fini, ne crois pas que l’on se retrouve le téton et le frifri à l’air. Peu de pin-up burlesques vont jusque là. Il s’agit de suggérer, et c’est généralement en string et en nippies tournoyant autour des tétons que l’on quitte la scène. Je suis bêtement rassurée, car Paris n’a pas une poitrine énorme, et ses nippies arrivent à tourner sans qu’elle n’ait trop besoin de sautiller : ça veut dire que pour moi aussi c’est possible !

Arrive l’aspect « burlesque » de l’effeuillage : nous devons chacune piocher un mot, et nous dévêtir avec les techniques apprises en imageant ce mot. Andréa pioche « féline ». Estelle « saoule ». Léonie « en colère », et elle nous a beaucoup fait rire en jetant frénétiquement ses vêtement à terre. Estelle a eu plus de mal, il faut dire que tandis que l’une s’effeuillait, Paris nous a demandé de toutes nous asseoir très près et en ligne devant elle. Gênant, mais un bon moyen de braver l’inhibition naturelle. Elle rejoint alors Estelle pour dédramatiser la situation, et elles finissent par faire tournoyer de concert leur soutif. Moi, j’ai eu de la chance, j’ai pioché « timide », et c’est un spectacle de vierge effarouchée que j’ai donné à mes copines du jour, au final un rôle assez proche de moi dans la vraie vie.

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©Maria Patricia Penuela

Petit à petit, il nous est apparu naturel de nous retrouver ainsi en culotte les unes devant les autres, et d’exprimer toute la sensualité de notre corps sans tabou. Au terme du cours, avec Estelle, Léonie, Aisha et Andréa, nos vêtements ont volé aussi loin que nos peurs et complexes. Je suis sortie du cours en me demandant comment j’avais pu, des années durant, me pourrir la vie sous prétexte de ne pas avoir un corps « parfait ». Comment j’ai pu à tout prix vouloir éteindre la lumière à chaque fois que je me retrouve dans un moment intime avec un homme, par peur qu’il ne voit ma cellulite, mon ventre un peu mou, ou mes vergetures. Comment j’ai pu me convaincre que je n’étais pas tout à fait une femme attirante sous prétexte d’avoir de tous petits seins. Je suis moi, je suis un être singulier, et dès lors que je suis en mesure d’exprimer ma personnalité via mon corps, c’est en pleine lumière que j’ai désormais envie de le faire, certes pas devant des centaines d’inconnus sur une scène, c’est un peu tôt hein, mais au moins devant la personne que j’aime, et je suis sure qu’il m’en trouvera divinement sexy.

La vie en société est une confrontation perpétuelle de corps entre eux, et en « s’excusant » du sien, on a vite fait de se faire bouffer… Je comprends cette élève qui a osé percer la « bulle » autour d’elle suite à ces cours, et qui a osé s’exprimer devant ses collègues après des années d’auto-répression. En un jet de soutif, à notre manière, nous avions repris le pouvoir. Sur nous-mêmes, et sur les autres.

Tout comme je fus marquée par ma rencontre avec Ovidie, cette expérience burlesque m’a fait avancer. J’ai eu la chance d’être invitée au spectacle « Goody Goody on fire » des effeuilleuses, mon Dieu j’ai tellement ri !!! Si tu veux découvrir cet univers drôle, sexy, à l’esthétisme si particulier, le prochain spectacle a lieu le 15 novembre au théâtre Fémina à Bordeaux. Il y’avait majoritairement des femmes dans la salle ; J’ai été éblouie par le potentiel comique de Paris Lahaine, qui pouvait en un dixième de seconde passer de la vamp sexy à la drôlerie facétieuse. J’ai adoré aussi découvrir des hommes pratiquer cette discipline. J’ai été définitivement convaincue qu’il n’y a rien de malsain dans cet art, et que ces femmes, là, sur cette scène, étaient mille fois plus libres et libérées que certaines féministes gendarmes d’arrière garde qui estiment que toute forme d’exhibition est asservissement.

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Alors même si les effeuilleuses gardent des nippies, elles m’ont prouvé que montrer ses seins est salvateur, pour nous les nanas. Encore une fois, ce n’est pas un modèle à imposer, chacun fait comme il veut hein, mais cette forme d’expression là ma Potiche, je l’ai trouvé particulièrement saine et belle.

La vie est parfois étrange : en rentrant du spectacle, je suis passée devant un buraliste qui avait affiché une page d’un journal sur sa devanture, représentant la dernière campagne de pub en faveur du dépistage contre le cancer du sein.

« Montrez vos seins »,

c’était le message. Des personnalités ont posé, pour « Elle » si mes souvenir sont bon, seins nus pour encourager les femmes à faire de même, non pas pour s’exhiber devant un homme mais pour penser à consulter régulièrement un spécialiste afin de rendre plus précoce le dépistage de certains cancers du sein. Montrer ses seins, plus que jamais pour prendre soin de soi, cette mise en abyme m’a foutu le vertige, et en même temps j’ai trouvé que cette façon de boucler la boucle était évidente.

J’ai évoqué beaucoup de raisons pour lesquelles il fallait ou non montrer ses seins dans ce long billet, j’avais oublié l’essentiel : cela peut aussi, et tout simplement, nous sauver la vie.

Demain, je n’éteindrai pas la lumière quand je me déshabillerai devant mon homme. Et je prendrai aussi soin de ce que j’ai de plus intimement féminin en moi. Mes petits boobs, que j’ai soudain honte d’avoir maltraité, insulté, fait mentir en les couvrant d’artifices. Mes petits boobs qui finalement ne sont pas si mal, quand j’arrive à les faire « parler »… Demain, je n’éteindrai pas la lumière, et je me rendrai également compte que j’ai trente ans, et qu’un dépistage ne prend qu’une ou deux heures de ma vie, que c’est important, et que montrer mes seins peut m’éviter d’avoir un jour à les regretter, après les avoir si longtemps détesté. J’en aurai tiré des leçons de cette rencontre avec les effeuilleuses…

Tartuffe,  désolée mais je ne prendrai pas ton mouchoir… 

De Marianne aux Femens, de Joséphine Baker à Paris Lahaine, montrer ses nibards est un acte socialement très fort dans une société phallocentrique, et ma rencontre avec ses pin-ups au demeurant si extravagantes et légères m’a convaincue que le féminisme pouvait prendre divers visages. Les héroïnes ordinaires sont partout autour de nous.

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Même si je n’ai pas été l’élève la plus exubérante et talentueuse du monde, je voulais vous dire un grand merci !
BORDEAUX COLLECTIF BURLESQUE
www.bordeauxcollectifburlesque.fr
Tarif sur demande, contactez la sulfureuse mais tout aussi sympathique Julie: contact@bordeauxcollectifburlesque.fr 
 

Prochaine représentation le 15 novembre au théâtre Fémina (à but caritatif, l’objectif est de collecter des fonds pour le projet « Effeuille et Moi » donc file vite prendre ta place copine!!!), avec en guest le « boylesque » nimois La Machine: à suivre sur Facebook

 
Retrouve l’article dans Bibiche.
 
Pour aller plus loin:
Revue « l’Histoire », Les collections de l’Histoire numéro 5 sur « l’Amour et la Sexualité ».
Jacques Berlioz, travaux de recherche.
Françoise Héritier, « Masculin féminin »

 (Note: les photos de cet articles ne sont pas libres de droit. Elles ont été prises par Maria Patricia Penuela, photographe. Toute utilisation nécessite une demande préalable à cette dernière, ainsi qu’aux personnes figurant sur les images).

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©Maria Patricia Penuela