À toi qui m’as « juste » traitée de salope…

À toi qui m’as « juste » traitée de salope,

À Bordeaux, passé minuit, tandis que je marchais dans cette rue sans fin qui me conduisait jusqu’à chez moi.
Ce jour là. Et les autres.

Sais-tu que ton insulte n’a pas pris plus d’une seconde, mais que si tu as continué ton chemin, le mien fut terriblement long, avec le boulet que tu venais d’accrocher à mes petits escarpins de « salope ».
Sais-tu combien de fois je me suis retournée dans cette si longue rue mal éclairée et si peu fréquentée passé minuit ? Pour voir si tu me suivais, pour voir si tu me regardais, pour voir si tu avais changé de route. Pour être sure que tu t’étais bien contenté de « juste » me traiter de salope. Sais-tu que passé minuit, à cause des mecs comme toi qui me traitent « juste » de salope, de « connasse », de « sale pute », sais-tu que ça en est devenu un toc quand je rentre seule de soirée et que j’en ai parfois mal au cou, à force, en arrivant chez moi? Sais-tu que je sursaute au moindre bruit, que je me retourne à chaque croisement, que plus la rue est longue plus je me tords les cervicales pour être bien sure que personne ne me suis.
Parce que bon, je suis « juste » une salope. Ce n’est pas très rationnelle, une salope.

À toi qui m’as « juste » traitée de salope,

Sais-tu qu’en ces quelques secondes je suis capable de perdre tout sens commun ? Que même moi, je finis par me trouver folle…
Sais-tu que dans la longue rue qui mène à chez moi, en 3 ans, j’ai repéré à quels numéros les lumières restaient tard allumées, comme pour me rassurer avec la possibilité de sonner chez quelqu’un si un jour tu ne te contentes pas de « juste » me traiter de salope ? Sais-tu que quand ces repères ne sont plus là, quand toutes les lumières sont éteintes, quand plus une seule voiture ne passe, je me sens mal. Je suis « juste » une salope, et je suis dingue, tu ne trouves pas ? Pourtant j’ai un sacré caractère il paraît. C’est fou que toi, tu me fasses peur…
Mais dans l’obscurité de cette longue rue, avec ma petite taille et mon petit poids, je suis « juste » une salope qui se sent soudain très vulnérable.

À toi, qui m’as « juste » traitée de salope,
Sais-tu que j’ai beau être une fille enjouée et positive, à cause de toi chaque mec que je croise après minuit devient un potentiel prédateur à mes yeux ? Sais-tu quelles suspicions tu as fait naitre chez moi, et le regard que tu me forces à porter sur des mecs bien qui ne méritent pas plus de passer pour un connard une demi seconde dans mes pupilles que je ne mérite de passer pour une salope dans les tiennes ? Sais-tu que je suis une grande gueule et une femme libérée, mais que dès qu’il fait noir et que je suis seule, dans ces grandes rues sans fins, sombres et peu fréquentées, un frisson me parcourt des chevilles jusqu’à la nuque quand je vois au loin une bande de mecs éméchés qui rigolent, ou un homme marcher seul que je m’apprête à croiser. Que je me raidis à m’en faire mal au dos quand nous nous frôlons sur le trottoir ?
Je suis « juste » une salope parano, hein ?

À toi, qui m’as « juste » traitée de salope.

Sais-tu qu’un mot prononcé en une demi seconde peut mettre tout un corps en alerte, tant la mémoire a ses réflexes ?
Sais-tu qu’en te permettant de tenir ces propos, qu’en me sexualisant et en me privant de dignité un court instant, tu m’as rappelé que je pouvais perdre à tout moment la maîtrise de mon propre corps ?

Oh, ne te méprends pas, je ne suis pas une faible et je ne laisse personne me faire baisser les yeux dans la vie. Mais tu le sais, au moment où tu me traites « juste » de salope, que là, dans cette rue sombre et déserte, que potentiellement moi qui suis « juste » une salope haute comme trois pommes, tu me domines physiquement.
« Faut pas avoir peur : moi je ne me laisserais jamais faire si un mec m’attaque ! » Tu sais quoi ? Moi non plus ! Je ne me suis encore jamais fait attaquer dans une ruelle sombre d’ailleurs.

Mais…

Et objectivement, tu fais quoi, quand 100 kilos de barbac tombe sur tes 50 kilos toute mouillée ? Ça t’est déjà arrivé ? Tu penses que ça n’arrive qu’aux « faibles » qui ne cherchent pas à se défendre? Personne n’est faible. Beaucoup (trop) de femmes et d’hommes ont vécu de terribles moments où malgré tout le caractère que l’on peut avoir, la supériorité physique de quelqu’un de mauvais rend inévitablement nos gestes vains. Dans un rue comme ailleurs.
Ces moments où tu n’es plus qu’une poupée de chiffon dont on étouffe les cris d’une simple main pendant que l’autre peut bien te faire ce qu’on veut.

Toi, qui m’as « juste » traitée de salope, tu m’as rappelé qu’à certains moments de ma vie, je n’ai pas toujours été maîtresse de mon corps, pour des raisons variées. Qu’il est possible, du simple fait d’un isolement, d’une situation, et d’une supériorité physique, d’entraver une volonté quelle qu’elle soit, et tu contribues à me laisser vivre avec cette putain d’épée de Damoclès au dessus de ma tête.

De ma tète de salope.

Pour le moment, je m’estime relativement « chanceuse ». Relativement (tu vois, même moi je relativise…).

Mais sa vue m’est insupportable, et le fil est si fin.

À toi qui m’as juste traitée de salope.

Sais-tu que tu n’es pas le seul à juste me traiter de salope ? Et sais-tu qu’à chaque fois, je me regarde et je me demande si au final je n’en suis pas une ; je regarde mes jambes quasi nues, mes talons hauts, mon décolleté ou bien mon slim moulant, et pendant de longues minutes j’ai honte, je me dégoûte, je voudrais me cacher sous un gros pull parce que d’un simple mot et d’un simple regard tu as fais de moi cette salope croisée dans une rue.

« Juste » ça.

Pourquoi je m’habille comme ça ? Pourquoi je moule mon corps dans ces robes ? Pourquoi je te provoque ?

Pourquoi suis-je une salope ?

Sais-tu qu’avant de « juste » me traiter de salope, j’étais une fille très chouette, j’avais un sourire jusqu’aux oreilles, Ella Fitzgerald dans mes écouteurs, j’étais encore bercée par la bonne soirée entre amis que je venais de passer, ce mec avec qui j’ai discuté longuement et qui m’a fait me sentir belle, respectable, intelligente, drôle. Sais-tu qu’en une demi seconde tu as réduis tout ça à néant. J’étais « juste » une salope, et tu as passé ton chemin.
Et j’ai continué à le croire tout le long, alors que toi tu étais loin, alors que je suis « juste » une fille bien.
Et mon petit cul moulé sous ma jupe courte et rehaussé par mes talons, tu sais quoi ? Il t’emmerde. Juste, il t’emmerde.

Je ne suis pas « juste » une salope, je suis cette fille qui souriait et bien plus.

À toi qui m’as « juste » traitée de salope,

Sais que si tu « ne m’as rien fait » à part « juste » me traiter de salope, dans ma tête ont tourné 1000 scénarios de ce qui aurait pu ou pourrait bien se passer si jamais cette fois ci tu ne te contentais pas de « juste » me traiter de salope.

Et si tu me suivais ? Et si tu revenais ? Et si je t’avais provoqué ? Et si le fait de ne pas te répondre t’avait énervé ou au contraire t’avait donné le feu vert à aller plus loin, puisqu’après tout, je me suis laissé insulter sans rien dire ?

Ma longue rue sans fin est percée de petits ruelles sombres et sans issues. Sais-tu qu’à chaque croisement, je me suis dis « s’il revient et me bloque dans cette rue, personne ne viendra m’aider ». J’ai vu ce qu’il se passerait, car je sais que cela se passe. J’ai eu ces images violentes en moi. On en lit tous les jours, des histoires de gens lambdas qu’on n’a pas « juste » traités de salope.

Sais-tu que j’ai repensé à tous ces articles lus récemment, lus tous les jours, un gars qui n’a pas répondu aux invectives d’un autre et qui s’est pris un coup de poing dans le ventre, une nana à qui un mec a collé la gueule contre un mur en crépis car elle n’avait pas de clopes à lui donner, au point de lui faire saigner la joue. Sais-tu que j’ai longuement fixé les parois râpeuses des murs de ma longue rue, que j’ai imaginé en détails ce que ça me ferait, la douleur que ça doit être, si tu décidais de revenir y coller ma joue. Si tu me cassais le nez. Si…

Sais-tu que de savoir que tout cela est possible, que cela arrive tous les jours, cela rend tes mots menaçants. Angoissants.
Tout comme toi, je le sais que mes bras ne pèsent pas bien lourd.

À toi qui m’as « juste » traitée de salope,

Sais-tu qu’on n’a pas besoin de toucher une personne de ses mains pour la salir ? Sais-tu que quand sur mon trajet, je me fais « juste » traitée de salope, je me sens sale et je me douche en rentrant.
Je fais la fête, tout comme toi je rentre un peu éméchée et un peu tard, sais-tu que c’est mon droit ?
Et sais-tu que même si en arrivant enfin dans mon appartement, soulagée, ma seule envie est de me coucher, j’ai un irrépressible besoin de me frotter sous l’eau jusqu’à en faire rougir ma peau fragile de petite salope de rouquine. Alors parfois je me dis « merde , c’est pas rationnel », et je me couche. Et je me relève parce que j’ai encore ces images obsédantes qui tournent dans ma tête quand une moitié n’est pas là pour me tendre une épaule, et ce dégoût d’être une salope à tes yeux, je me frotte, je me sens sale, je me rince, je me refrotte. Je vais me coucher.

Je suis « juste » une salope.

À toi qui m’as juste traitée de salope,

Sais-tu que même si ce jour là tu t’es arrêté aux mots, que même si tu n’étais qu’un petit con un peu trop éméché dont les mots ont pu dépasser la pensée, il y a, parmi les mecs qui traitent les femmes de salopes, un pourcentage qui le pensent vraiment et qui ne s’en tiendront pas à une insulte. Sais-tu que tous les jours, des femmes et des hommes se font agresser, violer, frapper, et que cela ne tient à rien. Ces « salopes » là, ne l’ont pas cherché, il n’y a rien de rationnel qui puisse expliquer pourquoi moi tu m’as « juste » traitée de salope et pourquoi elles, elles ont subit bien plus. Sais-tu que tu fais alors de moi un numéro, et que je me dis « peut être que la prochaine fois je serai le mauvais ». Tu es l’une des balles blanches de la roulette russe, je suis une statistique, tu penses ne pas m’avoir fait de mal, mais ce moment où tu appuies sur la détente fait tout aussi peur. Rien ne me permet de prévoir. Il n y a pas de profil type, ni de la nana qui se fera agresser, ni de l’agresseur. Sais-tu que c’est terriblement angoissant de savoir qu’un jour, peut être, il me suffira « juste » d’être une salope au mauvais endroit et au moment.
Tout un « suspense », avant que tu ne t’éloignes et passe à autre chose.

Sais-tu au moins qui je suis, toi qui m’as « juste » traitée de salope ???

Sais-tu que tu ne m’as croisée qu’une demi-seconde mais que j’ai une vie ? Et un passé. Je m’appelle Anne. J’ai des amis. Des passions. Des talents. Je joue du violoncelle. Je parle à mes chats. Je suis la fille dune mère aimante. Parfois, quand tu me traites de salope, j’ai un homme qui me caresse et me regarde avec amour le soir, et qui préférerait mourir plutôt que de me voir souffrir sous les mots ou les gestes déplacés d’un autre. J’ai deux petits frères qui me respectent. J’ai des amis, qui me trouvent formidable. Comment réagirais-tu si tu étais l’une de ces personnes ? Pose-toi deux secondes. Ce ne serait pas violent, pour toi, que la femme que tu aimes se fasse « juste » traiter de salope et devienne un bout de viande sous le regard déshabilleur d’un mec qui ne la connait pas, alors que toi tu la traites avec tant d’égards ? Tu ne serais pas meurtri dans ta chaire si c’était ta fille que l’on blesse? En me traitant « juste » de salope, sais-tu que tu as nié ce que me rend humaine et unique aux yeux de tous ces gens…

Je ne suis pas « juste une salope ». Je suis Anne. Je suis aimée. Je suis une fille bien.

À toi qui m’a « juste » traitée de salope,

Tu sais à présent que si ce moment n’a duré que quelques secondes pour toi, et que tu as continué ton chemin après en pensant à autre chose, peut-être même en croisant d’autres numéros que tu as « juste » traités de salope, pour moi ce trajet a duré des heures. Et que ce qui dure une demi seconde pour toi, ça devient une vie pour nous, les nanas pour qui il est devenu d’une banalité affligeante de « juste » se faire traiter de salope.

Je te dis « tu », et tu es dans cette longue rue, mais tu sais que vous êtes nombreux, partout, et que tu n’as pas de visage.

À toi qui m’as « juste » traitée de salope,

Ne te trompe pas. Aujourd’hui je ne t’écris pas pour me plaindre.

Et ne prends pas la confiance, hein ! Sais-tu que tu auras beau te croire autorisé à me traiter de salope, de connasse, de sale pute, sais-tu que tu auras beau jouer de ta supériorité physique pour me menacer et me faire peur, tu ne me seras jamais supérieur. Je ne serai jamais ni ta proie ni ta victime. Je te méprise.

Sais-tu, même, que je te plains, toi qui as besoin de ça pour exister. Je te plains de jouer de la facilité de ta taille, de tes muscles, de ton poids. Parce que tu le sais que c’est la seule et unique raison pour laquelle je ne te réponds plus, je ne réplique plus, quand tu me traites de salope. Le combat est inégal et perdu d’avance. Mais je ne te respecte pas pour autant. Irais-tu traiter de connard un gars dont la gueule ne te revient pas s’il fait 2 fois ton poids et ta taille, ou bien si tu n’es pas entouré de tes potes ? Je ne crois pas…

Non, je ne t’écris pas pour me plaindre ni pour t’insulter, mais bel et bien parce que ce combat je veux le gagner, ou du moins que nous soyons tous deux armés équitablement.

Je pense que toi, qui m’as « juste » traitée de salope, dans la plupart des cas tu seras «juste» un petit con pas bien futé, mais fondamentalement, pas un agresseur. Alors je veux juste que tu comprennes ce que ça fait, de « juste » se faire traiter de salope.
Je veux que tu te poses et que tu y réfléchisses.

Parce que même si j’ai peur, même si je viens de t’expliquer pourquoi et que ça fait un mal de chien à mon ego, je veux que tu sois sur d’une chose: je continuerai à rentrer tard le soir en escarpins si ça me chante, et je continuerai à faire ce que je veux et au moment où j’en aurai envie. Je ne plierai pas. Je ne céderai ni à mes peurs, ni aux tiennes. Donc ce serait bien si tu y mettais un peu du tien…

Mais surtout, je voudrais m’adresser à ce sournois complice qui te conforte sans le savoir dans tes actes.
Celui à qui j’ai parlé de cela le lendemain et qui m’a répondu, en haussant les épaules : « oui bon bah tu t’es «juste» fait traiter de salope, il ne t’a pas agressée, n’en fais pas des caisses ».
Ce complice là aussi n’a pas de visage.

Il ne sait pas tout ça. Pour lui aussi, ça n’est qu’une demi seconde. Il ne sait pas tout ce à quoi cette demi seconde a pu me renvoyer, et rien ne m’oblige à lui dire pour me justifier, merde.

Je n’en ai pas fait des caisses. Je n’en parle même plus. Parce que dans la plupart des cas, ton (ou ta, ce peut même être une femme, rends-toi compte) complice va même oser me traiter de prétentieuse, genre la nana trop jolie qui se fait siffler dans la rue ou invectiver de façon certes un peu grossière, mais bon, « te plains pas de plaire hein !!! ».

Plaire ? Il faudrait en plus que je m’en réjouisse ?

Mais alors pourquoi ton « salope » méprisant et déshabilleur me fait me sentir sale, nulle, pas à ma place, et en danger ?

Oh, tu le sais bien toi, qui m’a « juste » traitée de salope, que tu ne l’as pas fait parce que j’étais plus jolie qu’une autre. C’est toi qui a un problème, pas moi.

Que je sois jolie ou non, qu’est ce que ça fait ?

J’étais «juste» là. Ça aurait pu être une autre. Je ne suis pas plus belle que la moyenne, mais tu fais probablement partie de ces mecs qui croient que le port d’une jupe courte équivaut à se marquer « open bar » sur le cul. Ou « open cul » en sortant d’un bar.

Et oui, car parfois, ton complice va jusqu’à prendre ta défense en me reprochant d’être rentrée en mini jupe et talons hauts, seule en pleine nuit. « Tu cherches la merde quand même ». Ton complice est un homme respectable, qui n’ira jamais violer ni taper une nana en pleine rue de sa vie, et pourtant, en toute rationalité, il est capable de me balancer ça, « que je cherche », et donc de considérer que tu as des circonstances atténuantes.

Comme je voudrais que ce soit toi, qui m’a purement et simplement traitée de salope, qui te sente nul, démuni, bête, et surtout seul. Pour cela, il faut que toi mais aussi ton complice compreniez que non, on ne traite pas « juste » une nana de salope. Il n y a pas de demi mesure dans l’irrespect et l’intrusion.

Oui, évidemment, tu ne m’as pas violée. Tu ne m’as pas frappée. Tu ne m’as pas touchée. Mais cela ne rend pas ton attitude excusable pour autant. Et en me rappelant si brutalement que potentiellement tu aurais pu, tu m’as fait du mal.

On ne traite pas « juste » une nana de salope : on l’a prive une demi seconde de son statut d’être humain respectable, unique et singulier. On sème une graine dans son cerveau qui se fera mauvaise herbe de longues minutes tant qu’elle ne sera pas en sécurité chez elle, et qu’on devra arracher violemment sous une douche, ou toute autre méthode que l’on trouve pour effacer ces désagréables sensations.

Et quand ces demi secondes s’enchaînent, quand nous devenons ces salopes ordinaires invectivées sans raison dans la rue des dizaines de fois, c’est une part de notre liberté qu’on finit par nous prendre.

Toi, et ton complice, j’aurais tellement envie de « juste » vous traiter de connards. Mais je ne m’abaisserai pas à votre si petit, si bas niveau.

Je vous souhaite purement, simplement, et de façon assumée, d’avoir mal en lisant ces mots, de vous en vouloir et de culpabiliser. Ça prouvera que vous aussi vous êtes des êtres humains. Avec un peu de chance, vous ne recommencerez pas.